Grosse histoire : The Fat Liberation Manifesto

The Fat Liberation Manifesto

Manifeste pour la Libération des Personnes Grosses

Judy Freespirit et Aldebaran

 

Le Fat Underground est une organisation qui a agi comme un catalyseur dans la création et la mobilisation du mouvement “Fat Liberation”. Basé à Los Angeles dans les années 1970, le Fat Underground s’est battu pour abolir  les pensées et pratiques discriminatoires dans différents aspects de la société. Ces pratiques discriminatoires comprenaient celles des médecins et autres professionnels de la santé qui perpétuaient les habitudes malsaines encouragées par la culture des régimes. Cette approche de la réforme de la profession de santé découle des racines du Fat Underground dans le mouvement Radical Therapy, qui cherchait à réformer les professions de la santé mentale. Selon la rhétorique du mouvement Radical Therapy, les personnes atteintes de maladie mentale ne devaient pas supporter le fardeau de se changer. Nous sommes plutôt censés changer la stigmatisation entourant la santé mentale. Cette idéologie « changer la société, pas nous-mêmes » était à la base d’une grande partie de l’activisme du mouvement “Fat Liberation”.

En novembre 1973, Judy Freespirit et Aldebran ont publié le “Fat Liberation Manifesto” au nom du mouvement “Fat Underground”. Un manifeste est une déclaration écrite qui explique publiquement les intentions et les opinions de celui qui l’a publié. Dans ce cas, le manifeste décrit les ambitions et les vues du Fat Underground, qui prend la liberté de parler au nom de toutes les personnes grasses. Judy Freespirit et Aldebaran, membres pionnier.e.s du Fat Underground, ont conçu ces sept points pour solidifier les idées du mouvement “Fat Liberation” et terminent par un appel à l’action. Le manifeste établit d’abord que les gros ont droit à ce qu’on leur refuse au quotidien : « le respect et la reconnaissance humaine ». Les autres objectifs décrivent ensuite l’exploitation commerciale des corps gros par les entreprises et les institutions scientifiques. Ce manifeste a marqué un point clé dans le mouvement Fat Liberation car c’est l’une des premières fois qu’il y a eu un appel public à l’unification des grosses femmes et des grosses personnes dans un but commun. La rhétorique dictée dans ce manifeste donne le ton du mouvement.

En 1979, les membres du Fat Underground tournent une première vidéo revendicatrice documentant leurs luttes. Vous pouvez la regarder ici :

 

Le FAT MANIFESTO :

1. NOUS croyons que les personnes grosses ont entièrement droit au respect humain et à la reconnaissance.

2. NOUS sommes révoltées par le mauvais traitement qu’elles subissent à des fins commerciales et sexistes. Ils font de nos corps des objets de ridicule et créent ainsi un immense marché lucratif en vendant de fausses promesses pour venir à bout de ce ridicule.

3. NOUS concevons notre lutte en solidarité avec les luttes des autres groupes d’opprimées qui luttent contre le racisme, le sexisme, les classes sociales, l’âgisme, le capitalisme, l’impérialisme et tous leurs semblables.

4. NOUS exigeons l’égalité des droits pour les personnes grosses dans tous les domaines tel que cela est prévu par la Constitution des États-Unis. Nous exigeons l’accessibilité à tous les produits et services du domaine public ainsi que l’élimination de toute forme de discrimination que nous subissons dans les domaines de l’emploi, de l’éducation, des services publics et des services de santé.

5. NOUS dénonçons comme notre principal ennemi toute l’industrie dite de l’amaigrissement. Ceci inclut tous les clubs de diète, les salons d’amaigrissement, les médecins spécialisés dans l’obésité, les livres de diète, les produits diététiques ou les suppléments diététiques, les interventions chirurgicales, les médicaments “coupe-faim”, toutes les pilules et les gadgets tels que les machines amaigrissantes. Nous exigeons que l’industrie dite de l’amaigrissement prenne ses responsabilités face à ses fausses déclarations, qu’elle reconnaisse que ses produits sont nuisibles à la santé publique, et qu’elle publie des résultats d’études statistiques de longue durée démontrant l’efficacité de ses produits. Nous posons ces exigences en sachant très bien que, lorsqu’on les évalue sur une période de cinq ans, plus de 99 % des programmes d’amaigrissement sont un échec total et qu’il est prouvé que les gains et les pertes de poids importants et successifs sont très dommageables.

6. NOUS dénonçons cette science mystificatrice qui prétend, à tort, que nous ne sommes pas en bonne santé. Elle est l’origine à la fois de la cause et du maintien de la discrimination que nous subissons, en plus d’aller de concert avec les intérêts financiers des compagnies d’assurance, de l’industrie de la mode et du vêtement, de l’industrie de l’amaigrissement, des industries alimentaire et pharmaceutique ainsi que de l’establishment du pouvoir médical et psychiatrique.

7. NOUS refusons d’être subjuguées dans le but de servir les intérêts de nos ennemis. Nous proclamons notre pouvoir sur nos corps et sur nos vies. Nous nous engageons nous-mêmes à poursuivre ces buts ensemble. PERSONNES GROSSES DE LA TERRE, UNISSONS-NOUS ! NOUS N’AVONS RIEN À PERDRE…

• Tiré de Schoenfielder, Lisa and Wieser, Barbara (ed.), Shadow on a Tightrope. Writings by Women on Fat Oppression, Iowa City, Spinsters Aunt Lute Book Company, 1983, 260 p.

• Copyright 1973 by The Fat Underground

• Traduction : Louise Turcotte, issue du fanzine Oppression et Libération de la Grosseur

Congrès du GROS 2021 : nos notes

Groupe de Réflexion sur l’Obésité et le Surpoids (G.R.O.S)

Congrès 2021 – Poids et santé, mythes et réalités

Nous avons eu la chance d’être invité.e.s au congrès annuel du G.R.O.S. Nous vous mettons ici à disposition les notes et remarques prises pendant cet évenement.

Merci à Lisa pour ce travail colossal.

JOUR 1 – Jeudi 25 Novembre 2021 

  • Ouverture – Sylvie BENKEMOUN, psychologue psychothérapeute, Présidente du G.R.O.S

Lutter contre les évidences quand elles desservent nos patients. Il faut du temps pour que les nouvelles idées prennent. Société focusées sur la santé, comme valeur morale, et forcément lié au poids. Il y a de plus en plus l’idée que le bonheur = la santé. Même dans les discussions scientifiques autour de Covid, il y a eu récemment du feedback sur les 2,5 kg pris pendant Covid en moyenne, ce qui semble étrange à la vue de ce que cette pandémie représente. Dommage aussi de ne pas avoir parlé de ceux qui ont perdu du poids pendant Covid, et de ne pas chercher pourquoi/comment, ne pas se contenter de pointer du doigt la prise de poids, mais chercher vraiment des réponses, des données. Il reste donc de quoi discuter, échanger sur le fait d’interroger les principes de santé et de voir si d’autres façons de gérer l’obésité existent. Etre gros est quelque chose qui devrait être possible !

 

  • Session Des Poids des Mesures – Gérard APFELDORFER, psychiatre, co-fondateur G.R.O.S

Intro :  « le surpoids et l’obésité sont ils si nuisibles pour la santé »

Le poids medical

Le poids est une préoccupation depuis l’antiquité (le corps doit être bien proportionné). Les romains sont arrivés sur « manger moins bouger plus » (Galien). Ça n’a donc pas beaucoup changé au final, on en est toujours sur ce mythe aujourd’hui !

La mathématisation commence par la metropolitan life (compagnie d’assurance) qui créé des tableaux de mesure de l’espérance de vie versus le poids/taille. Horrace Fletcher : milliardaire, gros, à qui on a refusé l’assurance a décidé de tout faire pour maigrir. Il a essayé les régimes et a défini la méthode « mâcher », quand on mâche on maigrit. Grand succès aux USA. Première méthode de régime « de masse » puisqu’il parcourt les US pour expliquer sa méthode, le terme rentre même dans le vocabulaire courant de l’époque. D’ailleurs récemment un nutritionniste connu a relancé cette méthode en France.

Ensuite on a essayé de mathématiser le poids (slide 1):

  • Brocas de calculer le poids idéal poids/taille. Le poids idéal c’est la taille – 100 (si vous mesurez 1m65, vous devez peser 65kg). 
  • 1929 nouvelle formule pour différencier femme et homme ce qui manquait dans le calcul précédent
  • Puis formule de Bornard pour en plus prendre en compte le tour de poitrine. 
  • Puis 1974, nouvelle formule, Devines. 
  • Puis formule du Prof Creff, ne prend pas en compte le sexe, mais la morphologie. 
  • Arrive l’indice de Quetelet : l’IMC. Il pose des problèmes, en particulier avec les seuils, le seuil de début du statut « obèse » change. Depuis 2000, l’OMS change le seuil, à partir de 25 = surpoids. Ce changement a fait pousser la population obèse d’un coup. Il n’y a pas de raison particulière pourquoi ce seuil a été baissé, c’est un consensus scientifique.

Aparté sur l’IMC :

L’IMC ne tient pas compte de l’âge, du sexe, de la génétique, de la masse musculaire, l’ethnicité, masse osseuse, position des graisses (obésité génoïde pas dangereuse), la sédentarité, la stabilité du poids (pas pareil stable que yoyo). Ça n’a pas d’intérêt clinique pour la prise en charge des patients. Il y a déjà des méthodes d’évaluation de la masse grasse, meilleures que l’IMC.

Le poids est l’objet de régulation, la masse grasse compte plus que le poids, et la masse grasse est une masse régulée et on ne fait pas ce qu’on veut avec cette régulation. La position de la masse grasse aussi a plus d’influence que la masse seule.

Attention donc à la mathématisation du poids pour la gestion de la santé. (Dans la session suivante, l’intervenant va, lui, dire que cet indice a le mérite de définir à quel IMC on indique tel ou tel traitement, telle ou telle chirurgie, ou dans les pays qui utilisent les médicaments tel ou tel médicament. Ainsi que la prise en charge au sens financier/Sécu.)

 

Le poids esthétique.

Peut-on, doit on définir des normes de beauté ? Là aussi depuis l’antiquité on a essayé de mathématiser les normes de beauté. Le nombre d’or. Et là on a systématiquement distingué les hommes des femmes.  Aujourd’hui on en arrive à la beauté déclarative. Tout le monde peut être beau si on se comporte en conséquence. On est beau si on le décide, si on le montre (réseaux sociaux), si on le dit aux autres, si on l’assume. On peut être beau de Brad Pitt à David Bowie, d’un culturiste à un geek, c’est une question de stature.

 

  • Session Set Point ? Nouveaux traitements nouveaux espoirs – Pr Sébastien CZERNICHOW, chef de service nutrition Hôpital Européen Georges Pompidou

A ce jour les recherches bloquent pour trouver des médicaments sans effet secondaire, car il s’agit de trouver des molécules qui pourraient cibler la masse graisseuse/tissu adipeux et cette masse est présente dans tout le corps, de façon différente d’une personne à l’autre, c’est donc compliqué de faire que le médicament cible quelque chose. Le tissu adipeux est partout, il n’a pas la même fonction de partout, il ne fonctionne pas pareil chez tout le monde, donc comment faire un médoc qui marche pour tout le monde.

 

La recherche est passionnante et il y a du travail. L’IMC aussi controversé soit-il, permet de savoir comment distribuer les pratiques thérapeutiques : qui on opère, qui est pris en charge, quel médicament pour quel poids..etc..

 

Nouvelles méthodes/traitement de l’obésité :

  • La partie comportementale : nouveaux outils digitaux pour poursuivre « l’effort de perte de poids » dans le quotidien, genre le médecin peut faire des rappels SMS, réseaux sociaux..etc…
  • Nouvelles chirurgies bariatriques (SADI sleeve), recherches très actives sur ça. 
  • Côté gastro entérologie : nouvelles techniques endoscopiques pour développer du moins en moins invasif (ballons)
  • Nouveaux médicaments (molécules pour limiter la prise alimentaire, indiquer directement au cerveau qu’il n’a plus faim ou booster le système digestif pour que lui indique au cerveau qu’il n’a plus faim – essais cliniques en court, certains médocs déjà sur le marché US/CA)

Le problème des traitements médicamenteux c’est la différenciation des résultats sur les personnes. Aujourd’hui on ne sait pas pourquoi ça marche beaucoup sur certains, peu sur d’autres, pas du tout sur d’autres. Les effets secondaires sont présents pour tous les médicaments en étude ou sur le marché. Effets secondaires classiques : diarrhée, constipation, vomissement, nausées. Les études disent que ce ne sont pas les effets secondaires qui font la perte de poids mais bien l’efficacité du traitement (il n’a pas cité d’étude). C’est-à-dire, ce n’est pas parce que les patients vomissent tout le temps qu’ils perdent de poids. Les médicaments interviennent prioritairement sur le comportement alimentaire (diminution appétit) que sur l’augmentation de perte calorique. C’est dans ce domaine qu’il y a encore beaucoup à créer.

Est-ce que les médocs aident et que se passe-t-il quand on arrête ? Etude semaglutide = quand on arrête le traitement, on ne peut a priori pas maintenir la perte de poids d’après les résultats de l’étude. Vu les effets secondaires, c’est compliqué de garder le traitement à vie… les études montrent beaucoup d’arrêt en cours de traitement, à cause des effets secondaires. Il y a donc encore à faire, si cela devient des traitements à vie pour contrôler le poids. 

Pour le meilleur effet du traitement, médicament ou chirurgie, il faut combiner avec activités physiques (voir session suivante sur ce qu’on appelle activité physique). A discuter, comment prendre en charge par assurance maladie si cela fait partir du traitement à proprement parler.

Traitement efficace = traitement combinatoire comme dans d’autre pathologie, comme en cardiologie. Quand le traitement cardio est un combiné de 5 médicaments on fait beaucoup moins le rapport prix/coût versus bénéfice pour le patient/maladie. Alors que pour les traitements de l’obésité, on insiste beaucoup sur le coût, on répète que les médocs c’est 10€ par jour… « comme en diabéto, il faut diversifier et combiner les actions » comportement, sport, ..etc.. personnalisé aux patients, au rythme de vie, sur la durée

Au moins en France, on a une feuille de route de la prise en charge de l’obésité. ça a le mérite d’exister.

Beaucoup de question sur comment rendre obésité maladie donc ALD, donc prise en charge, obésité et vraie maladie, prise en charge plus large que juste chirurgie.

 

  • Session Poids et activités physiques, quelles intentions – Pr Martine DUCLOS, chef de service, Médecine du sport et explorations fonctionnelles, CHU de Clermont-Ferrand

Intro : le sujet du jour pourquoi l’injonction faites aux obèses de « faire du sport ». Qu’est-ce que l’activité physique par rapport à l’activité sportive ? Quels sont les mythes à déconstruire ?

 

Le duo poids/activité physique comporte beaucoup de mythes qui peuvent provoquer de la déception et donc perdre leur efficacité. 

Le poids c’est les viscères, le muscle, les os, l’eau.

Le muscle est responsable de la communication entre les organes. La masse musculaire est donc primordiale dans la communication interne du corps.

 

Le point critique a noté c’est que le tour de taille plus important que l’IMC. Pour un IMC « ok » si tour de taille trop haut, la mortalité augmente de 80% pour les femmes. J’insiste sur le tour de taille, le poids ailleurs dans le corps à moins d’impact sur la mortalité que le poids autour de la taille.

Fake news : l’activité physique fait perdre de poids. 

Non, en tous les cas pas forcément de la masse graisseuse et c’est elle la plus « à risque » dans l’obésité. Et pas non plus l’activité physique seule. L’activité physique a un effet primordial et bénéfique sur la santé, mais pas particulièrement sur la perte de poids. L’activité physique est donc évidemment recommandée, mais il faut arrêter de l’associer uniquement à l’obésité et uniquement à la perte de poids. Par ex, l’activité physique diminue la masse grasse viscérale et donc le risque de diabète et maladie cardio vasculaire. Même sans perte de poids.  Un « balanced diet » combiné avec activité physique c’est le mieux, sur la masse grasse (pas le poids à proprement parlé).

 

Activité physique même sans perte de poids = bien pour la mortalité, dans les chiffres, le risque de mortalité est quasi identique entre patients obèses et non obèses tant qu’il y a une activité physique. Par ailleurs l’activité physique est importante pour santé mentale, pour les pathologies ostéoarticulaires, pour le risque de cancer (risque élevé chez les obèses, donc activité physique recommandée, mais toujours pas pour perte de poids). L’activité physique améliore aussi la qualité du sommeil, qui est aussi un facteur dans la gestion de la masse graisseuse au niveau du tour de taille.

L’activité physique change les activités cérébrales donc le comportement alimentaire. Il y a des études sur base d’IRM avec stimuli visuels qui montrent la baisse des réflexes comportementaux (appétit, satiété, envie sucrée) chez les patients qui ont commencé une activité physique régulière. Pour faire le parallèle avec la présentation précédente sur les médicaments qu’on essaie de faire agir sur le cerveau pour changer les transmetteurs de faim, et ben l’activité physique permet de changer/adapter/diminuer les transmetteurs de faim/appétit, sans médicament. 

La recommandation OMS pour les obèses avec effet yoyo installé et reprise de poids = 1h à 1h30 par jour….. C’est effectivement peu possible, physiquement et techniquement à part si obèse = maladie = arrêt maladie pour gérer le sport intensif.

Il faut cumuler activité physique endurance + renforcement musculaire, pas que l’un ou l’autre. Il n’y a pas plus de valeur à l’un ou à l’autre. Ils sont complémentaires et aussi importants.

Il faut gérer la santé des personnes en surpoids, pas juste leur poids/kilos. L’important c’est d’agir sur la mortalité, pas le poids. Le plus important c’est de ne plus grossir, mais surtout d’améliorer la santé globale du patient, la perte de poids n’est pas si importante.


Activité physique = bouger, gesticuler, adapter l’activité physique. Activité physique ce n’est pas que du sport. Si de rien on passe à 10mn par jour il y a DEJA un effet bénéfique sur la santé et la mortalité. On n’est pas obligé de partir sur 90mn de sport par jour.

Après le yoyo des régimes, surtout gros effet yoyo ; l’objectif de perdre du poids est illusoire, il faut traiter la santé globale, la reprise de confiance, expliquer aux patients que si santé globale ok, le facteur poids n’est plus aussi critique


Obésité et douleur musculaire ou articulaire : est-ce contre l’activité physique = non pas du tout, au contraire, l’activité physique est un traitement de la douleur (pas en période de crise), là encore le point est : activité physique ce n’est pas un jogging de 40mn ! il y a plein de types d’activité physique, il faut être encourageant, motivant, convaincant et pas se limiter juste « jogging » or cardio. La masse graisseuse se travaille avec le renforcement musculaire et le cardio. La masse musculaire se crée avec le renforcement musculaire et le cardio. Aussi le cardio ce n’est pas que courir, le sport adapté propose du cardio. Aussi, n’oublions pas que pour tabler sur le long terme, l’activité physique doit être diversifiée, et autant que possible associée à du plaisir. Forcer un patient dans un type d’activité qu’il déteste c’est prendre le risque d’abandon. L’activité physique même si elle a des effets à court terme est un accompagnement du long terme/à vie, donc le plaisir la satisfaction sont importants.

 

  • Session L’ALIMENTATION IDÉALE EXISTE-T-ELLE?  Dr Jean-Michel LECERF, chef du service de nutrition, Institut Pasteur de Lille

 

Intro : le sujet de cette session alimentation idéale pour qui, pour quoi. Résultat du travail collectif sur LES obésitéS

 

« L’alimentation idéale c’est la mienne, celle que j’ai que j’ai acquise dont j’ai hérité ».

Première question : à quoi sert d’avoir une alimentation idéale ou une alimentation tout court.

Ce n’est pas que se nourrir, il y a aussi nous réjouir, nous réunir.

De toute façon l’alimentation doit me faire du bien. Me faire sentir bien.

Mais l’alimentation reste un compromis, on ne peut pas toujours nourrir, réjouir et réunir en même temps. 

Bon poids = alimentation idéale ? non pas sûr

Bon poids serait plutôt « le poids qui me va, confortable et qui est stable » pas forcément le poids mathématisé. Ni le poids, ni l’alimentation ne font tout pour notre santé ou bien être. On ne peut pas avoir une approche aussi simpliste. 

 

Alimentation idéale c’est satisfaire ses besoins alimentaires. Peut être première fonction ce sont les besoins nutritionnels. Tout cela est décrit dans moult livres, en moult détails. Cela fonctionne comme repères, comme compromis commun, pour la santé publique. C’est un outil de santé publique mais pas un outil individuel. Cela ne suffit pas pour confirmer que chacun à une satisfaction nutritionnelle.

 

Alimentation idéale le but c’est aussi un rôle de santé. On arrive alors sur les créations comme les scores, les indices alimentaires, les « dressing size ». Ce sont des indicateurs construits sur la base d’études épidémiologiques. Il faut les prendre comme indicateur, pas comme règle. 

 

L’alimentation idéale c’est aussi dans le but de vivre mieux et plus longtemps. C’est ok, mais pas sûr, soyons modestes, on met plus de chance de notre côté mais ce n’est pas garanti. Arrêtons de vouloir tout faire faire à l’alimentation, cela culpabilise les patients et ce ne sont pas des objectifs atteignables.

 

Suivre le PNNS il faut inviter à la modestie et de la prudence, il n’y a pas de règles parfaites à suivre à la lettre, cela entraine des troubles du comportement alimentaire.  Si on mange que du score A ça ne veut pas dire avoir une bonne alimentation et bonne santé. L’alimentation nécessite des choix, des compromis et des variations, de la diversité.

 

Le bon terme c’est alimentation équilibrée ? Pas sûr, en fait tout le monde en parle mais personne ne sait vraiment ce que c’est.

 

Donc alimentation idéale = poids stable, et une relation apaisée avec la nourriture. C’est une clé primordiale de l’alimentation idéale. Le mythe de l’idéal de l’alimentation méditerranéenne est effectivement un mythe. Oui elle est bonne, mais plus complexe que les injonctions dont on parle en général dans les médias.

 

Bon aliment = au mieux de sa forme = bon, nature, simple, peu transformé, pas tout seul

Notre alimentation n’a jamais été aussi variée et disponible qu’aujourd’hui, dans le monde. MAIS attention aux vrais problèmes du domaine de la nutrition : pauvreté, stress..

Conclusion : l’alimentation idéale n’existe pas, faisons preuve de compromis, de bon sens avec nos patients, occupons-nous des vrais problèmes, du soin, pas uniquement du contenu de l’assiette.

 

QUESTION – REPONSE

  • Microbiote et poids = oui c’est très important, mais attention à la notion de « deuxième cerveau » c’est peut-être beaucoup. C’est un organe, clé, sous influence de tellement de facteurs (tabac, stress, trauma, alimentation .etc..). On sait où il agit, mais pas clairement comment le modifier et pas durablement. Il y a encore beaucoup à faire, à s’intéresser, mais pour le moment ça rajoute une couche à la compréhension de notre fonctionnement ou en tout cas à la confirmation que le poids, l’alimentation ne sont pas de sujets simples, il y a de la complexité, du multifactoriel et surtout on ne sait pas tout, encore, aujourd’hui, nous les médecins.
  • On peut faire évoluer ses habitudes mais il est illusoire de distribuer des règles toutes faites, ou des règles tout court. Il faut de la fluidité. Prendre en compte les inégalités de vie, de génétique, de capacité. « si vous faites ça, tout ira bien » ça n’existe pas. Ne le promettons plus
  • Nous sommes humains, il faut s’occuper du patient pas de la maladie. Rappelons que le microbiote peut être un frein à la perte de poids.
  • Boissons sucrées : jus de fruit moins pire, mais globalement trop de sucre, mieux vaut un aliment solide = une orange mieux qu’un jus d’orange. Effets négatifs à partir de plus d’une portion par jour. C’est une consommation très culturelle, socio-culturelle aussi, liée à la pauvreté. Attention à la stigmatisation et à la dramatisation d’un certain aliment
  • La perception sensorielle pas assez développée dans votre présentation 🡪 Oui évidement facteur très important dans l’alimentation surtout pour qu’elle soit agréable
  • Laits végétaux : attention enfants, ok adultes. Attention jus de soja a aussi des apport protéine ce n’est pas un lait végétal comme les autres, il apporte un truc en plus.

 

JOUR 3 – Vendredi 27 Novembre 2021 – Peut-on maigrir sans contrôle ? Conférence Grand-Public 2021 

Intervenants :

Sylvie BENKEMOUN, psychologue psychothérapeute, Forcalquier

Savéria GARCIA, diététicienne-nutritionniste, Saint-Laurent du Var

Béatrix de LAMBERTYE, patiente-experte, patiente-chercheuse

Pr Jacky NIZARD, gynécologue obstétricien, GH Pitié-Salpêtrière, professeur de

gynécologie obstétrique, Sorbonne université

Jean-Philippe ZERMATI, médecin nutritionniste psychothérapeute, Paris

 

Attention à la confusion poids/santé. 

  • Expérience d’un nutritionniste américain, Marc Hobs, il décide de manger que de la junk food non stop. Au bout de 10 semaines il est passé de 91 à 71 kg, diminué glycémie, augmenter bon cholestérol, diminuer mauvais cholestérol. Conclusion : « je sais que ce que j’ai mangé n’était pas sain, mais je suis bien obligé de constater que j’ai perdu du poids ».
  • Chez les enfants diabétiques, enfants en cadrés, soignés pour le diabète, sur la longueur d’observations on constate que les enfants les plus gros sont ceux qui mangent le plus de fruit et légume. Donc le problème c’est la surconsommation, pas les aliments eux même. 
  • Résultat de campagne santé publique dans le monde. 
    • En Australie, grande campagne contre boisson sucrée, depuis environ 30 ans. La consommation de sucre a diminué, oui, mais dans cette même période l’obésité de la population a augmenté
    • Au US, 1976 – 1991 campagne anti graisse = baisse de 11% de graisse dans l’assiette + 80% de gens passent aux aliments « light », mais aussi 31% de plus obésité
    • En France, manger moins bouger plus, depuis 1999 = entre 99 et 2010, ok les français sensibles au message, baisse consommation graisse de 3%, mais obésité de la population + 70%

 

Ce n’est pas parce qu’on mange plus sain, que pour autant on a une alimentation qui contrôle le poids. C’est une erreur de confondre ces notions. Ça entraine des complications.


Encore quelques chiffres

  • 60% de français pensent que le beurre fait plus grossier que la margarine, parce que margarine bonne image santé 
  • 64% pensent que l’huile d’olive ne fait pas grossir alors que non, mais elle a une bonne image santé
  • Pareil pour les amandes. Aliments gras, mais du fait de leur image santé, ils sont acceptables.

 

Manger sucré est responsable du diabète : c’est totalement faux, il y a des patients fans de produits gras mais pas de sucre et quand même diabétiques. Le diabète arrive souvent par la prise de poids, que ce soit du sucre ou pas. Donc non diabète ce n’est pas à cause du sucre.

 

Le sport ok ça bouge la masse, mais ça fait aussi manger, plus on fait du sport plus on mange. C’est une notion importante, notamment pour les patients à qui on fait croire à la perte de poids par le sport. Ils sont déstabilisés de manger plus !

 

Tout ça a des conséquences sur la consommation alimentaire, sur le rapport à la nourriture. On en arrive au concept du trouble du réconfort : l’incapacité de se réconforter avec les aliments, alors que la nourritue et l’alimentation a pour vocation utilité et fonction de réconforter. Ce n’est pas anormal de trouver du plaisir et du réconfort dans l’alimentation. Une des actions de la nourriture et de manger : calmer nos émotions, nous rassurer, nous faire du bien. Cela dit, seuls les aliments riches ont cette capacité de nous apaiser. Le problème c’est que ce sont précisément les aliments sur lesquels on met le plus de contrôle, d’interdit, de culpabilité. Donc ces aliments réconfortants sont mal perçus et donc on enlève cette sensation alimentaire de réconfort, donc on arrive à des troubles du réconfort. A force de cibler ces aliments, de les moraliser, on les transforme en aliments stressants, ça pose donc le problème d’enlever la capacité de réconfort de manger. En plus, ces aliments bannis entrainent des compulsions. Voilà un désordre qu’entraine la confusion poids/alimentation santé.

 

Sylvie BENKEMOUN, psychologue psychothérapeute, Forcalquier

En complément sur le trouble du réconfort = d’un point de vue psycho, vu la dose de culpabilité d’être gros et pas un poids standard, par défaut ça impacte notre alimentation confort. Le trouble du réconfort nous entraine donc du côté psycho de la santé des personnes grosses.

OMS dit que la santé c’est un état de bien être physique psychologique et social, pas seulement une absence de maladie et infirmité.

Quand on associe poids/santé, on oublie la psychologie, conséquence de l’obésité en vivant dans un monde hostile.


Enquête OBEPI 2021

Souvent ces enquêtes sont assez alarmantes, chiffre obésité en constante augmentation.

En France 17%, beaucoup moins qu’en Angleterre (33%) ou aux US (60%), donc arrêtons le sensationnalisme

Diabète = 7% de la population en France, chez les personnes en surpoids 11%, chez les personnes en obésité élevée : 23%

Pour une fois l’enquête parle des facteurs psychologiques.

On croit que la dépression c’est une conséquence de l’obésité = la difficulté et la honte de vivre l’obésité. Mais en fait elle peut être à l’origine. A l’origine de l’obésité il y a ce qu’on peut mettre sous le chapeau des « traumas ». Chez les personnes obèses 40% ont subit des traumas, principalement sexuels. Le trauma pour une personne obèse c’est fréquent. On ne va pas donc guérir des personnes traumatisées en les angoissant, stigmatisant. L’obésité ce n’est pas seulement le poids. C’est un équilibre à trouver entre les histoires de vie de chacun, le parcours, et sa santé. Tout le monde ne peut pas peser le même poids. Tant qu’on associe obésité à une tare et un manque de volonté on ne va pas y arriver.

Il y a 20 ans on avait convenu qu’on ne pourrait pas avancer sur la lutte contre l’obésité sans arrêter la stigmatisation. 20 ans plus tard ça ne bouge pas beaucoup.

Les clichés sont acceptés comme tels, ils ne sont pas challenger. 

Je salue les associations, les patients experts, qui essaient de bousculer tout ça.On ne peut pas attendre 20 ans de plus, et de plus en plus de souffrance. La santé doit inclure le bien être psychologique et social. Il faut changer le paradigme, il faut faire autrement puisqu’on constate que ce qu’on fait depuis des années ne marche pas.

Il faut faire entrer la santé dans sa globalité dans le traitement des patients obèse.

 

Béatrix de LAMBERTYE, patiente-experte, patiente-chercheuse

 

Ethique et étiquette.

L’éthique ne fait pas partie de la façon dont les patients obèses sont traités

  • Lola, participation à Danse avec les stars, prise à partie dans la rue, insultée sur son poids. Elle a pu faire intervenir des policiers et ils ont été verbalisé.
  • Maggie De Block, il y a 3 ans, nommée ministre de la santé en Belgique. Le lendemain de sa nomination, les médias belge « peut-on être ministre de la santé en étant obèse ? » au final, après quelques jours de débat médiatique, on a accepté parce que son obésité était lié à une maladie chronique… alors on accepte parce que c’est pas de sa faute… Il a donc les bons et les mauvais gros. Ceux dont ce n’est pas la faute et ceux dont c’est la faute
  • Alain de Perpignan en France : homme traité par les médias de façon horrible. Il était coincé chez lui, 300kg. Les médias on fait des articles tellement difficiles. (elle lit plusieurs extraits). On a fait du sensationnalisme. Avec des chiffres, 300kg, des tonnes de grue pour le déplacer..etc… Au final, les articles de fin, conclus sur « il a perdu 140kg donc c’est formidable ». Par contre, sa situation de précarité est critique, et ça, ce n’est pas traité. On enlève son humanité à cette personne, c’est un corps gros. Il perd du poids c’est bien.
  • Iseult. Victoire de la musique. Ambassadrice l’oréal. Et elle se prend des montagnes de commentaires racistes et/ou grossophobe. (Elle lit des extraits « ce gros tas de graisse nous indispose »..etc…) je veux vous faire entendre la violence des propos. C’est une artiste talentueuse et on ignore son talent pour la résumer à son corps
  • Karine le Marchand, opération renaissance. Ok certains opérés se sont reconnus, mais ce genre d’émission ne leur a peut-être pas permis de prendre du recul sur cette opération. Et elle a été brutale avec les participants et les téléspectateurs. Là encore, sensationnalisme. On a pesé des personnes devant un miroir, c’est violent.

 

A noter aussi ce qu’on entend dans les médias, sur les réseaux sociaux : « Est-ce que c’est prudent de dire aux obèses qu’ils ont une maladie chronique ? ils ne vont plus faire d’efforts ». « Est-ce que c’est raisonnable de faire des vêtements grande taille ?  ça encourage l’obésité ». Je vous répondrais : « est ce que faire des fauteuils roulants et les adapter, rendre jolis ça va faire passer l’envie de ces personnes de faire leur rééducation ? »

 

Luttons contre les préjugés en utilisant le bon langage

  • Une obèse ou une personne en situation d’obésité
  • Gros n’est pas un gros mot
  • Obèse vient de ob édérer qui veut dire manger trop, ce mot en lui-même est pas ok
  • Parlons d’obésité 1 2 ou 3 plutôt que sévère massive morbide

Créer un climat de confiance, écouter la personne, elle est experte de son corps, croire la personne

Equiper son bureau : chaise, affiche, tensiomètre, des toilettes accessibles

Conclusion, mon objectif fou  c’est que toutes les personnes soient des personnes et traitées comme des personnes ! Toi personne en obésité : Soit belle, sens toi belle, ne te tais pas, affirme toi !

 

Pr Jacky NIZARD, gynécologue obstétricien, GH Pitié-Salpêtrière, professeur de gynécologie obstétrique, Sorbonne université

 

Comment on lutte avec la violence obstétricale qui est démultiplié chez les personnes obèses ?

 

Je vais avoir un discours assez proche de celui que j’ai avec les professionnels même si aujourd’hui on parle au grand public.

Les chiffres sont simples, parlants, oui il y a des risques et donc il faut une prise en charge particulière. Malgré ce fait, on reste sur la corde sensible de la discrimination. C’est-à-dire que chaque médecin gère, avec ses préjugés, au lieu de se référer aux experts.

Quand vous avez une pathologie cardiaque, ou une sclérose en plaque et que vous tombez enceinte, vous allez voir une équipe spécialisée dans votre pathologie pour gérer la grossesse. Alors que pour la pathologie obésité, on croit qu’on peut tous gérer. Non. Il faut aussi mettre en place ces circuits de spécialisations, avec des experts. C’est primordial pour la prise en charge des femmes enceintes et en obésité. Vous serez donc traités avec des gens comme vous, par des professionnels formés et habitués à gérer des patientes comme vous, et non pas en tant qu’exception. En médecine ce n’est jamais bon d’être une exception.

 

Il faut donc professionnaliser la prise en charge des patientes en situation d’obésité.

L’enjeux c’est la notion de parcours de soin, par des pros, qui ont un langage, pas quelqu’un qui découvre le truc, qui n’a jamais vu de patiente dans cette situation.

En moyenne, les risques obstétriques sont multiplié par 3 pour les personnes obèses, MAIS pour autant on peut y arriver et la grossesse et l’accouchement peuvent très bien se passer. 

Il ne faut pas « faire comme pour tout le monde », il faut être franc avec la patiente, mais pas la peine non plus de faire peur.

Quand il y a des complications, il n’y a pas aujourd’hui de façon d’associer spécifiquement à l’obésité. Il y a des risques de complication obstétrique dans toute la population générale. Donc quand quelque chose dysfonctionne, on ne peut pas dire « c’est à cause de l’obésité » avec certitude, ça peut être juste le risque de la population générale (prématuré par ex). Donc sortons de la culpabilisation (soignants) et de la honte (patiente). 

La seule façon de diminuer les risques = professionnalisation du parcours pour personnaliser la prise en charge.

Il faut informer. Y compris avant la grossesse. Cela permet d’aborder la grossesse sereinement.

Il faut impérativement bien choisir sa maternité. Pour les obésités importantes, oui il faudra certainement un maternité spécialisée, il faudra plutôt un grand CHU qu’un petit hôpital. Pour info, on peut demander poids/taille dès l’inscription, c’est pas discriminatoire c’est pour s’assurer du bon parcours de soin dans la bonne maternité.

Objectifs de poids pendant la grossesse = c’est très sensible, parce qu’on sait qu’on ne contrôle pas tout, c’est une histoire de discussion. De toutes façons, vous allez prendre du poids, environ 7 à 8 kilos. C’est ok. MAIS pour IMC supérieur à 40, il faudrait en fait perdre du poids pendant la grossesse. Tout le monde sait que c’est quasi impossible, donc les médecins peuvent s’accorder sur « essayer de ne pas prendre de poids ». On s’adapte, on respecte les patientes qui ne veulent pas se peser par ex, c’est un partenariat jusqu’à la naissance en bonne santé.  

 

Conclusion : OUI la grossesse est possible chez les personnes obèses, elle peut bien se passer, avec enfant et maman en bonne santé ! Mais avec un parcours professionnalisé, qui est a développé en France. On a fait pareil pour la cardiologie, on avait des services cardio partout et on a changé d’approche, on a créé des centres spécialisés.

 

Savéria GARCIA, diététicienne-nutritionniste, Saint-Laurent du Var

La représentation d’une consultation diététique = mètre, balance, fruit légume, le patient vient chercher un protocole, quoi manger..etc.. Motifs habituels de consultation « je veux » ou « je dois » perdre du poids.

Cette représentation appartient autant aux patients qu’aux soignants.

Il faut la changer.

Au G.R.O.S, la première étape dans le parcours diététique c’est faire le deuil de sa volonté, acceptation que le poids c’est complexe, non ce n’est pas une question de faute/culpabilité.

Ensuite on part sur la déconstruction.

Par ex, en première consultation souvent je demande : qu’avez-vous mangé avant. Quasi tous les patients « ben je me suis lâché puisque je venais vous voir et donc je pourrais plus manger ça ».

C’est là que la prise en charge doit bouger : le plaisir ne disparait pas du parcours de soin.

Il faut donc parler de santé globale : aller vers un poids d’équilibre. Ça veut dire le poids du moment où on a un rapport apaisé à la nourriture, à son corps, un bon équilibre avec le rythme de vie.

Finalement le premier travail diététique c’est la prise en compte de son corps, déconstruire les clichés, les confusions, les mauvais aliments/bons aliments ..etc.. Travailler sur le plaisir, l’acception de soi. Amener de la bienveillance, compassion et surtout autocompassion pour soi-même.

 

SESSION QUESTION REPONSE

 

  • HAES – mouvement américain. Mouvement qui encourage d’être en bonne santé et pris en charge quelque soit le corps. Focus important sur le bien être
  • Microbiote et obésité : pour le moment les recherches n’ont pas vraiment de concrétisation. On sait que c’est important, mais on ne sait pas très bien comment le transformer ni le résultat. C’est donc prometteur mais pas encore concret
  • Campagne journée mondiale de l’obésité trop culpabilisante : c’est compliqué, cette journée c’est « il faut perdre du poids, l’obésité c’est horrible ». On reste donc dans un discours très binaire. On a du mal à trouver la bonne communication, il faut certes faire accepter aux personnes obèses qu’elles sont malades, mais doit-on le faire en faisant peur. La maladie obésité ne se ressent pas, les obèses ne se sentent pas forcément malade, elles ne le ressentent pas dans leur corps. Ça devient une maladie quand les facteurs de risque se manifestent. C’est donc compliqué pour les gens de s’accepter « malade » avant d’avoir des symptômes. Alors que c’est en allant vers ça qu’on aura mieux de prise en charge
  • Produit amaigrissement en pharmacie, quelle régulation, quel rôle des pharmaciens : c’est un grand sujet. Les produits = Zermati « soyons clair on en pense que du mal », ces produits ne démontrent pas d’efficacité. La régulation n’existe pas, en vente libre, et ça devrait se discuter. C’est beaucoup d’argent pour les patients, sans résultat. Oui il faudrait une très forte régulation. D’ailleurs aussi pour tous les régimes, toutes les méthodes de régime. Ce n’est pas ok que ce ne soit pas régulé. Le problème c’est quand on va d’échec en échec de régime, on est dans la spirale de la dépréciation et on va chercher toutes les solutions parce qu’on résume tout à « je n’en fais pas assez ». Aujourd’hui on ne propose pas grand-chose aux obèses à part la chirurgie, donc les patients vont chercher à calmer leur anxiété culpabilité et vont acheter tous les produits. Il faut donc faire avancer le discours pour baisser la culpabilisation. Cela dit, ok les personnes obèses sont en souffrance et font comme elles peuvent. Par contre soyons clairs que ce n’est pas ok du côté des praticiens de vendre ça, de faire croire à ça. Le principe devrait être « il vaut mieux rien faire que mal faire »

 

  • Comment maigrir sans contrôle : On ne peut pas maigrir sans contrôle. Mais entendons nous sur le contrôle. Il faut en fait supprimer le contrôle mental (régime, plan alimentaire, horaires, type d’aliments). Ce contrôle là ne dure pas. Il ne marche pas. Comparaison avec une batterie : elle se décharge à force de régimes contraignants. On la laisse se reposer = prise de poids. Donc on recommence. Mais au bout de 20 fois = ça marche plus, la batterie ne peut plus fonctionner comme avant, quoiqu’on fasse. Après yoyo, au bout d’un moment le corps ne répond plus, le mental s’épuise. Il faut donc remplacer ce contrôle, par un autre type de contrôle : le contrôle des notions de faim, rassasiement, satiété, = c’est un contrôle physiologique. On apprend au corps à suivre ces signaux originaux. C’est physiologique, pas imposé par le mental. Donc ce contrôle/régulation naturel est stable sur la durée. Il n’est pas poussé par le mental, il est physiologique, donc il se maintient dans la continuité. On ne s’occupe pas de ce contrôle. C’est le corps qui se gère, se régule, comme on ne contrôle pas sa température corporelle, des fois elle monte, des fois elle baisse, elle se régule. Quand on interroge les patients sur la place de la nourriture dans leurs pensées = jusqu’à 80% de temps de cerveau. C’est énorme, c’est obsédant. Et quand on revient à la régulation physiologique naturelle, vous rendez aux gens leurs cerveaux, leur temps, leur paix. C’est ça la priorité.

 

  • Futurs praticiens – grossophobie médicale dans les études de médecine = attention il y a des discriminations en général, ce n’est pas que gros. Il y a un mouvement récent, une nouvelle génération. Les internes sont très sensibilisés aujourd’hui, on a espoir que la grossophobie en face partie et que donc ça va s’améliorer. Les nouvelles générations font beaucoup changer les choses. Sylvie Benkemoun intervient pour dire « ok, mais ça va encore doucement, il y a beaucoup à faire, mais ok professeur soyons positifs »

 

  • Maternités spécialisées, où sont elles ? Depuis 30 ans on a réorganisé les maternités pour les prématurés, c’est-à-dire que tout est organisé pour le bébé, pour la prise en charge des complications à la naissance pour le bébé, donc c’est vrai qu’aujourd’hui il y a peu de maternité spécialisée dans la prise en charge des mamans et des mamans obèses. C’est à développer. 

 

  • Comment s’aimer en voyant son corps changer : s’aimer et se plaire sont deux concepts différents. On n’a pas besoin de se plaire pour s’aimer. L’important c’est de s’aimer. L’image que l’on voit ce n’est pas l’apparence. L’image est construite (parcours familial, éducation, injonctions, société). L’apparence est factuelle. En se regardant on a le mental qui parle. Ce qui compte c’est l’interaction humaine, ce qu’on partage avec l’autre, et pas juste rester sur soi, la narcissisation, se regarder, voir ses défauts.

 

  • Parcours diététique comment évoluer ? faire évoluer les prises en charge, casser les clichés des praticiens, mais aussi ceux des patients. Il n’est pas rare qu’un patient soit bloqué sur l’idée de maigrir à tout prix, et donc pas ouvert au concept de santé globale, même si le praticien veut faire autrement. 

 

  • Praticien diététique : en France on est en retard sur la prise en charge. Les formations s’améliorent, le G.R.O.S propose des formations et des praticiens référencé. 

 

  • Le G.R.O.S et chirurgie bariatrique : ça peut se marier, puisque la chirurgie ne soigne pas les TCAs voire en crée donc la prise en charge pas des professionnels du G.R.O.S accompagne la chirurgie. C’est dur de perdre autant de poids. C’est dur même en ayant perdu autant de poids de se retrouver face à ses TCAs, de ne pas comprendre pourquoi ça recommence. Donc la prise en charge triaxiale du G.R.O.S peut aider, surtout en commençant avant. Attention 38% d’échec à la chirurgie. Il faut vraiment préparer cette chirurgie. Et faire un suivi à vie. En particulier quand ensuite ça se marie avec une grossesse. Ce n’est pas parce que chirurgie et perte de poids que ce ne sera pas une grossesse à risque qu’il faut prendre en charge dans un parcours spécialisé.

 

  • Poids d’équilibre : le poids d’équilibre (= rapport apaisé à la nourriture et à son corps) change dans la vie. Il arrive qu’après effet yoyo, le poids d’équilibre reste un poids trop élevé pour la santé de certains patients, dans ce cas là, la chirurgie bariatrique est le seul outil pour baisser le poids. SI BESOIN de santé. Et avec accompagnement comme décrit ci-dessus

 

  • Leptine et obésité : leptine = médiateur secrété par le tissue adipeux, c’est un reflet de la quantité de graisse dans le corps et ça informe le cerveau de la quantité de masse grasse pour la réguler. On a découvert ça il y a 30 ans, le lien entre tissu adipeux et cerveau. Il y a quelques anomalies génétiques, ça a donné de l’espoir au début, on en a beaucoup parlé. Mais aujourd’hui, ce n’est qu’un des paramètres parmi tant d’autres de l’obésité, et il n’y a aucun traitement efficaces parce que finalement les obésités liées aux troubles de la leptine sont hyper limitées, genre quelques dizaines de patients dans le monde. 

 

  • Prise en charge publique du parcours obésités. PNNS, feuille de route obésité. Mais on a encore besoin de saut de puce voire d’éléphant pour avancer. Premier point : la reconnaissance de la maladie obésité. 

 

  • Est-ce qu’on peut être gros et en bonne santé : OUI. On peut être mince et en mauvaise santé, et oui on peut être gros et en bonne santé. La minceur n’est pas la clé de la santé. Le poids d’équilibre peut se dérégler vers le haut, on peut donc rester gros, mais faire progresser sa santé globale. L’activité physique a plus d’impact que le poids. Un mince sédentaire a plus de risque de mortalité qu’un gros sportif.

 

  • Activité physique : ça peut être des choses agréables. Ce n’est pas que courir ou aller à la salle de sport. On ne doit pas expier son poids en faisant des activités physiques difficiles. Le plaisir est primordial

 

  • Le plaisir est régulateur du comportement alimentaire. Plaisir alimentaire, choix des aliments, texture, plaisir sportif, plaisir émotionnel. On peut travailler le plaisir alimentaire par la pleine conscience, la dégustation, dédiaboliser les aliments, le goût. Dans les consultations on parle d’alimentation mais en fait il faut aussi vivre son alimentation. On a donc organisé des dégustations en restaurant. La consultation a lieu au restaurant. On peut le faire en groupe. Ça casse l’isolement. Ça réapprend à aller dans un lieu public, de choisir sur un menu ..etc..

 

  • Sensation de faim, satiété, se forcer à arrêter de manger ? Aujourd’hui il y a des méthodes pour approcher la satiété. Ce qu’on a appris ces dernières années c’est qu’il ne faut pas uniquement se concentrer sur la faim/satiété mais plutôt sur l’élan, l’envie de manger. Si l’envie de manger ne diminue pas, ce ne sont pas les aliments le souci mais c’est la manière de consommer les aliments. Pas de rassasiement du tout = hyperphagie. Ça ne sert à rien de mettre du contrôle, plus on s’empêche plus l’envie de manger augmente. Pour diminuer les envies de manger, il faut pas les exciter avec les interdictions. On apprend en fait aux patientes à faire diminuer l’envie de manger = il faut apprendre à répondre à toutes les envies qui se présentent (oui c’est encore pas totalement accepté par tous les nutritionnistes fans de contrôle et régime ! mais nous on le sait et on le pratique et on a des chiffres/preuves) = Manger les aliments dont on a envie (plaisir) + concentrer sur les sensations en mangeant + manger sereinement en sécurité (sans culpabilisation peur) = c’est un immense travail, ça prend très longtemps. Mais c’est le seul moyen de libérer l’encombrement mental généré par le contrôle type des régimes et par la culpabilité/honte. Les personnes qui ont cette libération, au final, acceptent de vivre à un poids qui ne leur paraissaient pas ok au départ. Grâce à la libération du contrôle qui provoque un embouteillage dans le cerveau et le quotidien, elles se sentent tellement mieux, que oui le poids est secondaire.

 

  • Comportement alimentaire – diabète type 2 – est-ce que la méthode GROS marche aussi ? = le GROS a sponsorisé une étude sur le sujet. Comparaison approche classique régime versus approche du GROS. Les deux approches stabilisent les indicateurs (glycémie ..etc..) mais sur les 18 mois, l’approche du GROS a de meilleurs résultats = stable. L’autre approche, dès l’arrêt, les indicateurs remontent.

 

  • Rôle des association patients = elles ne sont pas encore assez au rendez-vous. Il y a besoin de travail en commun, et la collaboration/coordination n’est pas toujours là. Je peux citer le travail de Gras Politique, très important très intéressant. Ce type d’association apporte un renouveau, hourra, mais ce n’est pas assez ! Il faut plus de mobilisation, plus de résonance, plus de coordination. Se réunir entre personnes concernées c’est primordial. Elles ont parlé d’Allegro Fortissimo, qui a porté haut et fort la voix des personnes grosses, mais aujourd’hui beaucoup d’assoc vont sur l’image de soi, les concours de beauté. Il faut revenir à plus de militance et d’action, allons-y, recommençons, bougeons !

 

  • Avancées sur le rôle des perturbateurs endocriniens : pas particulièrement d’effet sur le poids. Les médias en parlent beaucoup, mais à ce stade, pas de données particulières en lien pour l’obésité. Evitons donc le catastrophisme et le sensationnalisme

 

  • Thérapie digitale = covid/confinement nous a fait expérimenter uns certains nombres de choses, notamment la télé consultation, on a pu observer que c’était possible que le lien avec le patient existe continue se maintient. Mais aussi que pour certains patients c’est difficile de se voir dans l’écran en séance, c’est dur pour l’image le rapport à soi. Il faut y penser. Proposer au patient de ne pas mettre son visage dans sa video. Ou s’en servir pour la consultation, pour travailler avec le patient là-dessus.

 

 

Ressources clés pour mieux comprendre la lutte contre la grossophobie

Ressources clés

Pour mieux comprendre la lutte contre la grossophobie

Bases de données médicales existantes :

BDDTrans : une base de données de soignant.e.s qui accueillent les personnes trans 

Gyn&co : une liste de soignant.e.s féministes

Bases de données de connaissances : 

La BA(F)FE – FR : Base de données féministe : 

Entrée : Grossophobie – BA(F)FE

En anglais : Fat Lib Archive 

Les autres associations : 

Lutte de gras.ses – Sud de la France – organisation de groupes de parole, fanzines, réunions

Fat friendly ABSL : association belge – participation à des événements, mise en place d’un annuaire des lieux accessibles aux personnes grosses

Fat positivity : association belge

Body Respect Schweiz : association suisse

Les ours de Paris : association parisienne des gros PDs et de ceux et celles qui les aiment

La grosse asso : association française

Cosmo Plus : association francaise

NAAFA : National association to Advance Fat Acceptance (USA)

Sur la chirurgie bariatrique :

Données brutes, rapports, études, : 

Rapport de la DRESS 

Rapport de l’IGAS 

Évolution du recours à la chirurgie bariatrique en France entre 2008 et 2014

Implications à long terme de la chirurgie bariatrique: au-delà des carences

Obésité et bypass gastrique, impact sur la qualité de vie et le risque suicidaire : revue de la littérature

Opinions :

Pourquoi je suis radicalement opposée à la chirurgie bariatrique

Sur les régimes, la perte de poids :

Les régimes restrictifs n’aident pas les obèses à perdre du poids :

De la liminalité de la grosseur : stratégies spectaculaires et identité de gros.

The Bizarre and Racist History of the BMI.

En anglais le podcast Maintenance Phase 

En anglais  

The Science on Weight and Health

Être en obésité et en bonne santé métabolique, une étude :

Sur la grossophobie médicale :

Étude des expériences vécues comme grossophobes par les patients en surpoids ou obèses dans le milieu des soins et les conséquences sur leur prise en charge médicale 

En anglais : Weight Bias in Health Care

Qui a peur de l’obésité ? Martin Winckler

Guide à l’usage des professionnel.le.s de santé

Comment mieux soigner les personnes grosses ?

Mode :

Dynamiques entre catégories de marchés : une étude de l’(in)visibilité du marché de la mode grande taille :

Santé reproductive :

La pilule du lendemain est moins efficace sur les personnes grosses.

Pas de PMA si votre IMC dépasse 30 :

“Toi tu n’as pas le droit de continuer (ta PMA) parce que tu es trop grosse.”

Surpoids ou obésité : influence sur les résultats de la première tentative de FIV/ICSI : une étude

Grossophobie et transphobie :

“The Intersection of Fatmisia and Transmisia” – Quand grossophobie et transphobie se rencontrent

Queer avec un Gros Q, en quoi la grosseur est un enjeu queer et féministe ?

Grossophobie et racisme :

Grossophobie et racisme : Sabrina Strings met au jour les racines de haines liées.

Body Positive :

Comment je me suis éloignée du mouvement body positive

Livres :

Hunger – Roxanne Gay (traduction)

Corps rebelle : réflexions sur la grossophobie – Gabrielle Lisa Collard

Gros n’est pas un gros mot – Daria Marx & Eva Perez Bello

Grossophobie, sociologie d’une discrimination invisible – Solenne Carof

On ne naît pas grosse – Gabrielle Deydier

Grosse, et alors ? Connaître et combattre la grossophobie –  Edith Bernier

Mon corps en désaccord – Anne Zamberlan

Coup de gueule contre la grossophobie – Anne Zamberlan

Les métamorphoses du gras – Georges Vigarello

Sociologie de l’obésité – Jean Pierre Poulain

T’as un joli visage. Mettre fin à la grossophobie – Shérazade Leksir & Céline Segure

Fearing the Black Body: The Racial Origins of Fat Phobia – Sabrina Strings

Belly of the Beast: The Politics of Anti-Fatness as Anti-Blackness – Da’Shaun L. Harrison

Fat activism – Charlotte Cooper

Landwhale – Jes Baker 

Things No One Will Tell Fat Girls – Jes Baker

You Have the Right to Remain Fat- Virgie Tovar

Unashamed: Musings of a Fat, Black Muslim – Leah Vernon

The Fat Studies Reader – Esther Rothblum, Sondra Solovay, Marilyn Wann

FAT!SO? – Marilyn Wann 

​​Queering Fat Embodiment – Cat Pausé, Jackie Wykes

Documentaires : 

On achève bien les gros – Gabrielle Deydier 

Daria Marx, ma vie en gros – Daria Marx

La grosse vie de Marie – Marie De Brauer

Livres pour enfants / jeunes adultes :

Miss Dumplin, Julie Murphy, roman jeunesse

Boule de Suif, Guy de Maupassant, nouvelle

Journal d’une grosse qui réfléchit, Françoise Leclère, roman jeunesse

La Team Collège, Delphine Pessin, roman jeunesse

Faith, Marguerite Sauvage, comics

1er tome disponible gratuitement : https://bliss-editions.com//wp-content/uploads/2020/03/faith-extraut-100pages.pdf

Dietland, Sarai Walker, roman young adult

Le journal de grosse patate, Dominique Richard, théâtre

Ce sera moi, Lyla Lee, roman young adult

La Lune est à nous, Cindy Van Wilder, roman young adult

Nous, les filles de nulle part, Amy Reed, roman young adult

En cloque !, Eva Darrows, roman young adult

Sortir d’ici, Renée Watson, roman young adult

Son corps et autres célébrations, Carmen Maria Machado, nouvelles

Le poids des sentiments, N.R. Walker, roman young adulte

Leah à contretemps, Becky Albertalli, roman young adult

Les tribulations d’Esther Parmentier, sorcière stagiaire, Maëlle Desard, roman jeunesse

Le cercle des jeunes élues, Sara Belgmark Elfgren et Mats Strandberg, roman jeunesse

Skim, Mariko Tamaki et Jillan Tamaki, roman graphique

Nimona, Noelle Stevenson, roman graphique

Tant qu’il le faudra, Cordélia, roman young adult

Les Petites Reines, Clémentine Beauvais, roman jeunesse

La grossophobie en milieu scolaire

Grossophobie en milieu scolaire

Pistes de réflexions et d'actions possibles pour mieux accueillir les élèves gros·ses

Nous avons été convié·e·s, par le syndicat Sud Education, à proposer un temps de formation sur la grossophobie en milieu scolaire à de nombreux·ses professionnel·le·s de l’éducation. Ce temps a été enregistré, voilà un récap de nos pistes de réflexions.

N’hésitez pas à nous faire part de vos retours d’expérience ! 

Introduction

La grossophobie en milieu scolaire est un élément important dans nos luttes contre les discriminations grossophobes. En effet, selon l’OMS, 63% des enfants gros·ses risquent d’être victimes de harcèlement et 75% des enfants de moins de 10 ans associent le fait d’être gros·se à quelque chose de négatif. Les personnes grosses représentent environ 15,3% de la population adulte française et 4% des enfants âgé·e·s de 6 à 17 ans. Il est donc essentiel de donner un sentiment d’inclusion et de respect de leur personne à ces enfants concerné·e·s par les oppressions grossophobes. 

Comptez-vos élèves, si vous avez, plus ou moins, 4 élèves pour 100 qui sont gros·ses, le compte est bon. Ce chiffre peut varier selon la zone où vous enseignez. Il y a un lien entre précarité et grosseur ce qui peut faire diminuer ou augmenter ce chiffre selon l’établissement, mais aussi selon la zone géographique. Souvent, les régions où le taux de chômage est le plus élevé sont aussi les régions où l’on retrouve le plus de personnes grosses.

La grossophobie est aussi une discrimination genrée, ce sont les femmes et les jeunes filles qui en pâtissent le plus. Par exemple, chez les filles, l’âge moyen du premier régime est de 8 ans. Mais il existe aussi d’autres impacts, par exemple, notamment au niveau de l’accès à l’embauche. En effet, selon Jean-François Amadieu : “à compétences égales, pour un poste dans l’accueil, une candidate en surpoids a six fois moins de chance [d’être embauchée]. Les principales victimes de ces discriminations sont les femmes”. Ces différences genrées se reflètent également dans les chiffres liés aux chirurgies bariatriques : 80% des personnes opérées sont des femmes, contre 20% qui sont des hommes. Les femmes ont également recours à ces chirurgies à un poids moindre que celui des hommes. La pression sur les corps des femmes est donc plus importante.

Il est donc essentiel d’agir pour diminuer au maximum les violences grossophobes que les personnes grosses peuvent subir, et cela passe également par la prévention, la sensibilisation et l’action en milieu scolaire.

Penser à l’inclusion des élèves gros·ses

Le harcèlement scolaire étant très présent chez les personnes grosses, le taux de tentatives de suicide peut être augmenté. Dans certains témoignages de harcèlement, il s’avère que l’équipe pédagogique a participé, consciemment ou non, à ce harcèlement. Il faut donc être attentif·ve à ce qui se joue dans la cour de l’établissement scolaire, mais aussi à ce qui se joue dans la salle des profs, dans les couloirs, et à l’extérieur de l’établissement. Il est essentiel de ne pas faire de remarques aux élèves, mais aussi aux collègues, sur leur poids.

Il est aussi important de préciser que ce n’est pas le rôle de l’enseignant·e d’alerter sur l’état de santé d’un·e élève. D’autant plus qu’une prise ou une perte de poids n’est pas le problème en soit, mais est souvent le symptôme de quelque chose de plus profond : un souci à la maison, à l’école, etc. Le plus important est donc d’entamer une conversation avec l’élève en question, si vous avez une relation de confiance, afin de lui permettre de poser des mots sur ses maux, s’iel le souhaite. Il est également possible de faire appel à l’équipe pluridisciplinaire, peut-être que certain·e·s de vos collègues (assistant·e·s d’éducation, infirmièr·e, assistant·e social·e, etc.) ont des ressources bienveillantes qui peuvent être pertinentes pour la situation.

L’inclusion des enfants gros·ses à la vie de l’école est un enjeu important. Cette inclusion passe par une vigilance importante dans les cours d’EPS, notamment, qui sont un terreau fertile à la grossophobie. C’est un constat qu’on a pu dresser grâce aux nombreux témoignages que nous avons reçus, mais également au travers des échanges qui ont pu avoir lieu lors de certains de nos groupes de parole. C’est un cours qui a pu laisser des marques importantes sur les personnes grosses.

Des pistes de solutions pour améliorer l’intégration des élèves gros·ses dans le cadre scolaire

    • Penser à l’agencement de vos classes. Vous devez pouvoir offrir la possibilité de se mouvoir facilement dans celles-ci. L’espace est parfois si restreint entre les tables, les chaises, etc. qu’il devient difficile pour un·e élève gros·se de se mouvoir correctement dans la classe. Ce qui lea mettra en difficulté lors de l’entrée, ou la sortie de la classe, mais aussi lorsque l’élève devra passer au tableau. L’espace est souvent restreint, on ne peut pas pousser les murs, mais il est toujours possible de faire preuve d’ingéniosité.
    • Penser aux équipements : il faut éviter à tout prix les sièges à accoudoir, les strapontins, ou encore les tablettes directement incluses à la chaise. Ces équipements peuvent empêcher les élèves gros·ses d’être installé·e·s confortablement, mais peuvent aussi parfois les blesser.
    • Présenter / étudier des figures, des personnes grosses positives dans les différentes matières. L’idéal est d’éviter au maximum les caricatures (par exemple les caricatures du capitalisme en homme gros, ou Obélix qui est un personnage qui ne pense qu’à manger et qui n’est pas très intelligent). Si vous parlez de ce genre de représentations, il est essentiel d’apporter un regard très critique. La représentation dans les médias et dans les matières étudiées est importante pour la construction de soi. Une mauvaise représentation peut détruire la confiance en soi ou donner une faible estime de soi.
    • Faire attention aux uniformes scolaires : les blouses ou les tenues de travail en établissement professionnel, par exemple, sont à penser correctement. Elles ne sont souvent pas inclusives. Souvent, quand l’établissement les fournit, celui-ci ne prévoir pas une solution ou une alternative en grande taille, ce qui peut mettre des élèves, et leurs familles, en grande difficulté, soit du point de vue économique (puisque nous avons vu qu’il y avait un rapport entre précarité et grosseur) ou au niveau de la sécurité ou du confort. Penser à une alternative prenant en compte toutes les tailles, et à un coût raisonnable peut s’avérer essentiel.
      •  

         En EPS

      • Si la possibilité existe, proposer un espace pour que les élèves puissent se changer loin du regard des autres élèves
      • Ne pas laisser passer les remarques, les moqueries liées à l’apparence physique mais aussi aux capacités sportives
      • Mettre les élèves gros·ses en chef d’équipe pour leur éviter la violence d’être choisi·e·s en dernier (et donc de creuser le fossé entre elleux et les autres élèves)
      • Prendre en compte les capacités physiques et sportives de chacun·e parce que tout le monde a des capacités différentes
      • Avoir des chasubles / dossards inclusifs. Ils sont souvent trop étroits pour les élèves gros·ses, et peuvent donc les mettre dans une situation d’embarras assez conséquente. Il est possible de réfléchir à un autre mode de différenciation des équipes : bandanas colorés, bracelets de sport colorés, etc.
      • Si vous êtes témoin des remarques de la part des autres élèves, n’hésitez pas à mettre en place des moments de médiation, de sensibilisation qui peuvent avoir lieu, par exemple, pendant une heure de vie de classe. Il est tout à fait possible de s’appuyer sur de nombreuses ressources, mais aussi sur des militant·e·s, des associations, des collectifs. 

Questions · Réponses 

 

Comment offrir une représentation positive des personnes grosses aux élèves ? Comment peut-on faire prendre conscience qu'il peut exister une certaine forme de fierté des personnes grosses et sortir du modèle victimisant ?
  • Il est possible de sortir de la victimisation par la représentation de modèles positifs. De plus en plus de célébrités sont grosses, ce qui permet d’avoir des exemples concrets qui peuvent parler aux plus jeunes. Par exemple : Lizzo, chanteuse états-unienne et Yseult, chanteuse française. En littérature, on peut également profiter du travail d’Alexandre Dumas, qui était gros. Pour les plus jeunes élèves, il est possible de s’appuyer sur la figure de Steven Universe, un héros de dessin animé, qui est gros.

    Il faut sortir de la représentation très misérabiliste souvent représentée dans les médias. Les journaux utilisent souvent des illustrations de personnes grosses en train de manger, ou de personnes grosses sans visage. Si vous étudiez ce genre d’articles en cours, il est essentiel d’apporter un regard critique. Le mieux étant d’étudier des articles qui présentent les personnes grosses correctement, sans déshumanisation.

Comment faire face à la pression grossophobe ?

En tant qu’allié-e, il est important d’agir et de faire face à ces pressions. Dire aux personnes qui tiennent des propos, ou qui ont des actions grossophobes qu’il est nécessaire de s’occuper de ce qui les regarde. Ce n’est pas évident de devoir réagir à chaque propos, à chaque action grossophobe lorsqu’on est concerné·e, ou que l’on est lea gros·se de service. Donc il est important de pouvoir s’appuyer sur d’autres personnes. Il est toujours possible, aussi, de faire un travail pédagogique auprès de ces personnes discriminantes afin de faire évoluer les mentalités. Pour savoir comment être un·e bon·ne allié·e contre la grossophobie, nous vous renvoyons vers l’article Être un(e) allié(e) non-gros(se) écrit par Edith Bernier.

Comment faire pour sensibiliser à la question de la grossophobie, sans que les élèves gros·ses ne se sentent pointé·e·s du doigt ?

Si l’atelier est amené de manière positive, il n’y aura pas de dégâts sur les élèves concerné·e·s. De plus en plus de ressources sont disponibles pour mener à bien ce genre de moments. Les personnalités grosses étant de plus en plus nombreuses, il est possible de s’appuyer dessus pour ouvrir la discussion et sortir de l’aspect négatif de la grosseur que tout le monde véhicule. Il est aussi important de signifier qu’il y a des recours contre la grossophobie et les discriminations de manière générale. La loi est du côté des personnes discriminées. Vous avez la possibilité de faire un sondage de type : “combien de personnes se sentent grosses?”, afin de mesurer la proportion de personnes qui se sentent ainsi par rapport à la proportion de personnes qui le sont réellement, ou qui sont perçues comme telles. Vous pouvez également vous tourner vers du contenu créé par les militant·e·s, les associations et les collectifs. Par exemple, le compte Instagram @labandedesgros permet de montrer les passages grossophobes dans les films.

A quel moment peut-on se considérer gros·se ? Est-ce au travers du regard des autres ?
  • Il y a déjà une différence notable à faire entre body-shaming et grossophobie. Le body-shaming c’est une pression sur les corps pour correspondre à une norme donnée. A cause du body-shaming, beaucoup de personnes se sentent grosses. Mais être gros·se ce n’est pas uniquement un ressenti. Tu peux être gros·se dans le regard des autres, sans l’être réellement.

    Ensuite, la médecine définit les personnes grosses par rapport à leur IMC, mais l’IMC est un outil pathologisant qui est dépassé et ce pour de nombreuses raisons. Il n’est pas un outil qui nous semble pertinent pour savoir qui est gros·se, ou qui ne l’est pas. 

    A Gras Politique, nous aimons bien donner l’exemple du maillot de bain, pour savoir si vous êtes gros·se : Si le 15 août, en vacances dans une sous-préfecture, tu perds ta valise. Arrives-tu à pouvoir t’acheter un maillot de bain dans lequel tu rentres ? Si oui, tu n’es pas gros·se. Être gros·se, c’est vivre des discriminations au quotidien, c’est un système d’oppressions. Aubrey Gordon (Your Fat Friend) dans Who’s fat enough to be fat ? dit que “les personnes grosses seraient l’ensemble des personnes qui sont unies par des expériences courantes et inévitables d’exclusion. Pas seulement celles qu’on a traitées de « grosse » ou « gros », car nous l’avons presque toutes et tous été au moins une fois dans notre vie, mais celles pour qui la satisfaction des besoins de base est limitée, restreinte de façon importante. Il ne s’agit pas seulement des gens qui ont de la difficulté à trouver des vêtements qui leur plaisent, mais de celles et ceux qui ont de la difficulté à trouver des vêtements tout court. Et, plus encore que les gens qui se sentent mal à l’aise dans les bus ou les avions, certains sont publiquement ridiculisés pour avoir osé utiliser le transport collectif.” (traduction par Edith Bernier, dans Grosse, et puis ?).

Pourquoi on ne voit que très peu de professeur·e·s gros·ses ?
  • Comme nous le disions précédemment, il y a un lien entre personnes grosses et personnes précaires. Et, de nombreuses études ont montré que les personnes précaires s’arrêtent souvent assez tôt dans les études. Ce qui peut expliquer une partie du manque de représentation des personnes grosses dans le professorat. Pour aller plus loin, vous pouvez vous tourner vers la théorie de la reproduction sociale développée par Pierre Bourdieu. 

    Il y aussi probablement une part de prophétie auto-réalisatrice. Il existe un cliché comme quoi les personnes gros·ses seraient bêtes, et qui est lié au fait que la grosseur serait une maladie de la volonté. A force de devoir faire face à ce cliché, peut-être que certaines personnes l’ont intériorisé et s’auto-sabotent, ce qui pourrait peut-être expliquer qu’il y ait moins de personnes grosses dans les études supérieures, parce qu’une partie s’arrêterait plus tôt. 

    Le harcèlement grossophobe que peuvent vivre les personnes grosses peut aussi jouer dans ce phénomène. Le harcèlement peut entraîner une phobie scolaire, des anxiétés sociales, un manque de confiance en soi, qui peuvent venir impacter la réalisation des études supérieures. L’école est un endroit qui peut être très compliqué pour les personnes grosses.

Comment utiliser le mot “gros·se” en milieu scolaire, alors qu’il s’agit, pour l’instant, d’une utilisation très politique ?

l vaut mieux vaut bannir l’utilisation des mots “rond”, “voluptueux”, etc. Ce sont des termes qui ont tendance à vouloir arrondir les angles, et sont souvent assez agaçants à entendre.

Les termes médicalisants sont aussi à éviter, dans la mesure du possible (surpoids, obésité, etc.). D’autant plus que l’expression “sur-poids” sous-entendrait qu’il y aurait un poids, un sous-poids et un sur-poids.

Il n’y a pas vraiment de réponse idéale, le débat existe même au sein des milieux militants. Il est également toujours compliqué de s’entendre dire que l’on est gros·se lorsqu’on n’est pas sensibilisé·e à l’utilisation de ce vocabulaire. Et sur des populations jeunes, le mot “gros·se” peut faire des dégâts puisqu’il a encore une connotation négative

Si l’occasion d’en discuter avec les élèves se présente, il peut être judicieux d’ouvrir la discussion avec une question du type “comment préférez-vous qu’on qualifie les personnes grosses ?”. Peut-être qu’un débat très intéressant sur le vocabulaire s’ouvrira. Lors de cette discussion vous pouvez tout à fait préciser qu’il y a des personnes qui ne voient aucun souci à l’utilisation de l’adjectif “gros·se” pour se désigner, comme on pourrait utiliser “brun·e”, ou “grand·e”. Ce temps de discussion peut aussi permettre de sensibiliser les élèves à la question de la grossophobie.

Comment réagir face à l’infirmièr·e scolaire qui conseille un rééquilibrage alimentaire à des élèves ?

Déjà, il est possible de commencer par lui rappeler que l’expression “rééquilibrage alimentaire” n’est que la nouvelle expression pour parler de régimes, et que 95% des régimes sont des échecs

Il est dangereux de mettre un·e enfant / adolescent·e au régime, puisqu’iel n’a pas fini sa croissance, et que ces restrictions alimentaires peuvent amener des carences, mais peuvent aussi être la porte ouverte aux troubles du comportement alimentaire (TCA). Selon le Ministère des Solidarités et de la Santé, les TCA concernent environ 600 000 adolescent·e·s et jeunes adultes entre 12 et 35 ans dont 90% de jeunes filles ou de femmes. Il y a également une prévalence des tentatives de suicide chez les personnes qui développent ce genre de troubles.

Le régime, ou rééquilibrage alimentaire, n’est pas la solution. La prise, ou la perte de poids n’est souvent que le symptôme de quelque chose d’autre et n’est pas révélateur de l’état de santé. Le rôle de l’infirmière scolaire, dans ce cas là, aurait été, si iel avait été formé à la question de la grossophobie, d’aller chercher plus loin que seulement le changement de poids.

Il est également possible renvoyer lea professionnel·le de la santé en milieu scolaire vers les ressources que nous avons produites, et notamment :

  • Quels conseils donneriez-vous à des jeunes filles pour ne pas subir le body-shaming, toutes les remarques liées à leurs corps ou la pression de la norme ?

C’est un travail de longue haleine, on ne se réveille pas un matin en ayant plus rien à faire de ce genre de remarques. L’expérience et l’âge te permettent de t’endurcir. 

Mais il est important de ne pas laisser passer ce genre de remarques, et de ne pas banaliser ce genre de discours

Si la personne concernée n’a pas l’énergie, il faudrait qu’elle puisse s’appuyer sur une personne soutien, sur un·e allié·e. Si on n’est pas concerné·e il est important de prendre la liberté d’agir dans ces cas-là protéger, sensibiliser, rassurerFaire communauté et solidarité est important, et permet de faire face plus facilement à la grossophobie et au body-shaming. 

Déconstruire sa grossophobie intériorisée peut aussi être une étape importante, puisque celle-ci peut nous rendre plus vulnérable face à ces attaques. Être bienveillant·e avec soi-même est la clé. Dans tous les cas, il ne faut surtout pas laisser passer les propos et les actes grossophobes, et stigmatisants.

Queer avec un Gros Q, en quoi la grosseur est un enjeu queer et féministe

Queer avec un Gros Q, en quoi la grosseur est un enjeu queer et féministe ?

Traduction d'un article de Anna Mollow

Peu après la prise de fonctions de Barack Obama en 2009, la première dame Michelle Obama a lancé une campagne nationale d’amincissement intitulée « Let’s Move! » (« Bougeons ! ») et, par là même, une nouvelle escalade de la « guerre contre l’obésité » déjà profondément enracinée aux États-Unis, semblant surfer sur les thèmes de campagne de son mari, l’espoir et le changement, tout en favorisant nettement le secteur de la perte de poids qui représente 60 milliards de dollars par an dans le pays. 

Tout comme lors des guerres métaphoriques précédentes (contre les drogues et le terrorisme), dans ce combat contre la grosseur, il est difficile de distinguer les héros des ennemis ou, selon les termes rendus célèbres par l’émission de télé-réalité The Biggest Loser, aussi brutale que populaire, de distinguer les grands gagnants des « grands perdants ». Celles et ceux qui poursuivent le combat dans la guerre contre « l’obésité » font parfois preuve d’ambiguïté quant à ce qui (les kilos ?) ou qui (les personnes grosses vues à la télé en train de manger des frites ?) en constituent les cibles. « Détester le péché mais aimer le pécheur » pourrait être le cri de ralliement du combat de l’Amérique contre le vice présumé qu’est la grosseur. Cibles constantes de moqueries, emblèmes pratiques de la « mauvaise santé » et du manque de contrôle, épouvantails d’un avenir dont il faut préserver nos enfants : les personnes grosses sont-elles ce que les personnes queers étaient pour la génération précédente ?

Depuis la création de The Fat Underground en 1973 par les féministes radicales Judy Freespirit et Aldebaran, les militant·es gros·ses s’efforcent de mettre en lumière la nature inséparable de l’homophobie et de la grossophobie. De nos jours, une communauté grosse et queer dynamique met au premier plan cette même intersection. Mais les communautés queers dans leur ensemble n’ont pas encore épousé la cause de la libération des personnes grosses. « Je n’ai pas l’impression qu’en général, l’attitude des gays et lesbiennes quant à la corpulence permet aux personnes grosses de se sentir acceptées, » note la militante grosse et queer Julia McCrossin.

Elle donne en exemple les programmes de perte de poids promus par le Mautner Project (l’organisation nationale lesbienne pour la santé), qui reposent sur la croyance qu’il est mauvais pour la santé d’être gros·se. Il s’agit du premier parallèle entre l’oppression des personnes grosses et l’homophobie : la présomption largement partagée qu’il est question d’une affection dangereuse.

En 1966, le magazine Time décrivait l’homosexualité comme une « maladie pernicieuse ». Aujourd’hui, « une épidémie mortelle » est le cliché le plus courant pour parler d’« obésité ». Les termes « obèse » et « en surpoids », privilégiés par un corps médical qui reçoit de généreuses dotations de la part du secteur pharmaceutique (qui fabrique des médicaments visant la perte de poids) et du secteur des régimes (qui finance la majeure partie des grandes études sur l’« obésité »), et qui a lui-même tout intérêt à pathologiser la grosseur (la chirurgie bariatrique est une affaire de gros sous), donnent l’impression qu’un poids supérieur à la moyenne constitue une maladie. Mais la corrélation entre corpulence et santé est en fait minime. Les risques liés à l’« obésité morbide » ne sont pas plus élevés que ceux liés au fait d’être de sexe masculin, et les personnes « en surpoids » vivent plus longtemps que les personnes de poids « normal ». De plus, l’idée que la grosseur représente un risque pour la santé passe outre un principe élémentaire de l’analyse statistique : corrélation n’est pas causalité. Les petites différences d’espérance de vie entre les personnes de corpulence moyenne et les personnes très grosses ne sont probablement pas dues au poids lui-même, mais plutôt à des facteurs liés à la grosseur : stigmatisation sociale, discrimination économique, ainsi que les effets néfastes des régimes restrictifs et des médicaments visant la perte de poids.

Les conservateurs mettent l’« épidémie d’obésité » dont parlent tant les médias sur le compte d’un manque de volonté individuel, tandis que les libéraux accusent les fast-foods, les repas scolaires riches en calories et les emplois sédentaires. Mais il est peu probable que l’un ou l’autre de ces facteurs soit responsable de notre grosseur. Après tout, les personnes minces regardent la télévision et mangent à McDo elles aussi, et il n’a jamais été prouvé que les personnes grosses consomment plus de calories, ou plus de « junk food », que les autres. Et comme de nombreux livres de qualité l’ont démontré (voir The Diet Myth de Paul Campos et Rethinking Thin de Gina Kolata pour des explications détaillées sur quelques-unes des informations scientifiques présentées dans cet article), nous ne sommes pas au beau milieu d’une « épidémie » de grosseur. Depuis 1990, les Américain·es ont pris, en moyenne, environ 7 kg. Il n’y a guère de quoi s’alarmer, d’autant plus que cette augmentation modeste de notre corpulence collective peut être une bonne chose : une diminution du tabagisme pourrait être l’une de ses causes (arrêter de fumer donne généralement lieu à une prise de poids), tout comme la popularité grandissante de la musculation sous diverses formes (les statistiques sur l’« obésité » sont basées sur l’IMC, qui classe Matt Damon parmi les personnes « en surpoids » et Tom Cruise dans les « obèses »).

La grosseur n’est pas non plus un « style de vie », un qualificatif que les conservateurs emploient souvent à propos de l’homosexualité. La corpulence est avant tout déterminée par la génétique, et si les régimes et programmes d’exercice physique peuvent donner lieu à une perte de poids à court terme, ils ont un taux d’échec de 95 % à long terme. Pourtant, comme les personnes queers vivant avec le VIH ou le SIDA, les personnes grosses sont stigmatisées pour un état de santé dont elles sont tenues pour responsables. Elles font l’objet d’intimidations de la part de conservateurs comme Mike Huckabee, de moqueries de la part de libéraux comme Jon Stewart (à qui il ne viendrait évidemment pas à l’idée de plaisanter sur le dos des lesbiennes ou des gays), de sermons sur leur poids de la part des professionnels de santé, et subissent en plus un déluge de publicités promettant de « soigner » leur prétendu problème.

Ça vous rappelle quelque chose ? Les tentatives menées par la psychiatrie pour soigner l’homosexualité, peut-être ? Les inquiétudes de notre culture quant à l’« épidémie d’obésité », sa promotion d’un régime révolutionnaire ou produit miracle après l’autre, et son intimidation moraliste de celleux qu’elle estime « trop gros·ses » sont aussi propices à la haine de soi que le sont les « thérapies de conversion » visant les personnes queers. Mais alors que les dangereuses thérapies de conversion que les fondamentalistes religieux pratiquent sur les personnes LGBTQ sont à juste titre la cible de contestations politiques et d’interventions de la justice, l’utilisation de thérapies de conversion pondérales approuvées par le corps médical (autrement dit, les régimes) provoque bien moins de remous à gauche. « Let’s Move! », fait remarquer McCrossin, est en fin de compte « une thérapie de conversion, dans une version visant les personnes grosses, sponsorisée par le gouvernement et ciblant les enfants ». Si nous interdisons l’utilisation des thérapies de conversion sur les enfants (une pratique désormais condamnée par l’Association américaine de psychiatrie), pourquoi imposons-nous donc des programmes semblables aux enfants gros, exposant des adolescents, comme on l’a vu récemment, à l’humiliation et aux risques pour la santé qu’implique la compétition pour le titre du « plus grand perdant » ?

Notre psyché collective aurait-elle besoin d’un bouc émissaire ? Les personnes LGBTQ commencent à obtenir une certaine légitimité, alors peut-être faut-il leur trouver des remplaçants, et les personnes grosses (ainsi que d’autres personnes « marginales », comme les musulman·es, les immigrant·es, les sans-abri et les fol·les) font parfaitement l’affaire. S’il existe en nous toustes un besoin psychique profondément ancré qui nous pousse à faire d’un « autre » marginalisé l’objet de notre colère et de nos insatisfactions, alors comment pouvons-nous résister à l’envie d’obéir à cette pulsion ? Ce sont des questions que nous devrions nous poser ; mais au lieu de cela, il semblerait que nous préférions nous lancer dans des discours psychologisants quant à l’incapacité supposée des personnes grosses à résister à leurs envies. Nous parlons avec assurance des causes de la suralimentation (qui concerne forcément les personnes grosses, supposons-nous) : « manger ses émotions », l’« addiction à la nourriture », la grosseur comme « bouclier » face à une sexualité « normale », la nourriture en guise de « substitut à l’amour ».

Ces explications dignes de psychologues de comptoir sont aussi spécieuses que les théories que l’on entendait autrefois sur les « mères dominatrices » et les « pères absents » comme causes de l’homosexualité masculine, ou les « mauvaises expériences avec les hommes » comme prérequis au lesbianisme. Et pourtant, elles font figure de vérités généralement acceptées, même parmi les militant·es féministes et queers. Le poids, on le sait depuis longtemps, est un enjeu féministe ; mais le best-seller éponyme de Susie Orbach (1978, traduit en français en 2017) offre une thèse franchement grossophobe, incitant ses lecteur·ices à réussir une « perte de poids permanente » en apprenant à « régler [leur] compulsion alimentaire ». Læ théoricien·ne queer Lauren Berlant contribue également à la dévalorisation de la grosseur (et peut-être, par mégarde, aux préjugés racistes et classistes) en s’inquiétant des « sous-prolétaires américain·es » et personnes racisé·es qui succombent à une « mort lente » due à l’obésité.

La mort, lente ou rapide, est ce qui nous fait vraiment peur lorsque nous faisons une fixation sur l’« épidémie d’obésité ». Comme l’a écrit Leonard Pitts, chroniqueur progressiste soutenant la cause homo : « nous sommes une nation de gros lards qui se dandinent vers leur perte ». C’est non seulement cruel, mais factuellement inexact : les Américains n’ont jamais vécu aussi longtemps. Cependant, la remarque de Pitts est intéressante car elle clarifie la fonction que le concept d’obésité occupe dans notre culture actuelle. L’obésité et l’homosexualité se ressemblent et se recoupent, les deux termes permettant aux Américain·es de parler par procuration de leurs angoisses à propos de la mort, du handicap et de la maladie. Dès qu’il est question du SIDA, les commentateurs conservateurs dénoncent la « maladie » de l’homosexualité et qualifient l’homosexualité masculine de « culture de la mort ». Si l’on en croit la droite, les sexualités queers représentent une menace pour nos enfants, un risque pour la sécurité nationale et un fléau pour notre avenir. On retrouve le même genre de discours lorsque l’on parle d’« obésité », à gauche comme à droite : les personnes grosses sont accusées de « mourir de trop manger », d’affaiblir notre armée, de surcharger notre système de santé et de favoriser la maladie chez les enfants.

De toute évidence, les revendications homophobes sont indissociables de la peur et de la haine envers les personnes grosses dans notre culture. L’injure « grosse gouine », qui sert à maintenir sous contrôle des femmes de toutes corpulences et orientations sexuelles, est un parfait exemple des intersections profondément enracinées entre grossophobie et homophobie. Le fait est qu’une nouvelle étude, financée au niveau fédéral, cherche à déterminer pourquoi les femmes et jeunes filles lesbiennes et bisexuelles font partie des populations « les plus durement touchées » par l’« épidémie d’obésité ».

Les femmes queers ne sont pas le premier groupe à faire l’objet de ce genre d’attention : les niveaux disproportionnés d’« obésité » parmi les populations latinx et afrodescendantes sont aussi ciblés par différentes interventions de santé publique depuis des décennies. Dans le chapitre qu’elle a rédigé dans The Fat Studies Reader (2009), Bianca D. M. Wilson décrit ce qu’elle ressent en entendant des déclarations sur le thème « c’est mal d’être gros » appliqués aux communautés auxquelles elle appartient : « Cela me rappelle que j’appartiens aux “populations cibles”, les personnes noires et grosses ou lesbiennes… Leur discours sur ma mort prématurée et imminente en raison de ma corpulence se juxtapose à mes expériences et mon travail au sein des communautés noires homosexuelles, ce qui démontre qu’il existe des ennemis bien plus dangereux pour la santé et le bien-être des femmes noires lesbiennes et bisexuelles que la graisse de notre corps, comme la violence, la pauvreté et l’oppression psychologique. » 

Les programmes anti-obésité à destination des personnes racisées et des femmes queers ne peuvent qu’exacerber les problèmes évoqués par Wilson : en renforçant les préjugés grossophobes, ils exposent ces groupes à davantage de violence, de discrimination économique et d’hostilité de la part de la culture dominante. Comme le fait remarquer Margarita Rossi, une militante grosse, queer et latina, dans une interview avec Julia Horel de Shameless Magazine : « la grossophobie sert souvent de prétexte au racisme, et inversement ».

En tant que militant·es antiracistes, féministes et queers, nous devons faire de la libération des personnes grosses un aspect central de notre travail ; nous devons rejeter de façon explicite et sans équivoque l’idée que la corpulence est un « choix de vie » qui peut ou devrait être changé. Et ne nous y trompons pas : il est dans l’intérêt de toustes, quelle que soit notre corpulence, de devenir les allié·es des personnes grosses. Je suis une femme mince, et pourtant, ma vie me donne bien des raisons de combattre l’oppression des personnes grosses. Comme la plupart des femmes, j’ai passé des années terrorisée à l’idée d’être ou de devenir « trop grosse » (ce n’est pas une coïncidence si pendant ces mêmes années, j’avais aussi très peur d’être ou de devenir lesbienne). Ma compagne (et future épouse) est une femme grosse. La vie avec une maladie chronique souvent considérée comme « psychosomatique » m’a appris ce que c’est que de se voir reprocher une condition physique sur laquelle je n’ai absolument pas prise. Un jour, je serai peut-être grosse, moi aussi. Et j’en ai assez des oppressions de toutes sortes : je refuse de participer à la maltraitance d’un groupe entier de personnes sous le simple prétexte que leur apparence ne correspond pas aux idéaux hégémoniques de la « normalité ».

La guerre contre la grosseur, tout comme les tentatives visant à « guérir », « convertir » ou « réparer » les sexualités queers, va échouer. Tout comme (et nous devons nous en assurer) la guerre contre les personnes grosses. Si vous voulez dire que vous étiez du bon côté de ce combat quand la libération des personnes grosses deviendra mainstream (ce qui arrivera tôt ou tard), les possibilités ne manquent pas. Pour commencer, arrêtez les régimes. (Et si vous dites que vous n’êtes pas au régime mais que vous adoptez simplement une « façon de manger plus saine », demandez-vous si vous continueriez à respecter ces restrictions alimentaires si vous saviez qu’elles allaient vous permettre d’être en meilleure santé, mais avec 20 kg de plus.) Évitez tout discours ayant trait aux régimes : prenez conscience que des remarques comme « il faudra que j’en fasse plus à la salle demain pour évacuer ces calories » ou « est-ce que j’ai l’air grosse avec ce pantalon ? » sont aussi problématiques que les craintes que certains vêtements ou accessoires risquent de vous donner l’air queer. Au lieu de complimenter les gens avec des adjectifs comme « menu·e », « mince » ou « svelte », trouvez d’autres aspects qui méritent vos éloges. Faites disparaître les mots « obèse » et « en surpoids » de votre vocabulaire, et remplacez-les par « gros·se », tout simplement.

Commencez à regarder les personnes grosses d’un œil nouveau ; vous remarquerez qu’elles sont aussi belles et sexy que n’importe qui d’autre. Si jusqu’ici, vous aviez exclu les personnes grosses de vos partenaires sexuel·les potentiel·les, incluez-les et excluez plutôt les grossophobes. Partez à la découverte de la blogosphère grosse (ou la « Fat-O-Sphere », comme l’appellent Kate Harding et la contributrice au magazine Bitch Marianne Kirby dans leur fabuleux guide anti-régimes). Profitez des réflexions de Tasha Fierce sur la race, le sexe et la mode grande taille sur son blog, et renseignez-vous sur les avantages immérités de la minceur sur This Is Thin Privilege. Rejoignez un groupe qui lutte à la fois contre le racisme, la grossophobie et les LGBTQphobies (comme NOLOSE ou It Gets Fatter). Soutenez la campagne « I stand against weight bullying » qui conteste le harcèlement des enfants gros validé par le gouvernement. Mangez un cookie. Ou de la tarte. Oubliez la « culpabilité ». Et faites passer le mot : beaucoup de gens n’ont jamais entendu parler de la grossophobie ou de la libération des personnes grosses, mais une fois qu’iels seront au courant, iels sauront, comme vous, ce qu’il faut faire pour arranger les choses. 

Article, publié le 10 mai 2013, disponible en version originale : cliquez ici.

Photo featuring plus-size model by Michael Poley of Poley Creative for AllGo, publisher of free stock photos featuring plus-size people.

Photo featuring plus-size model by Michael Poley of Poley Creative for AllGo, publisher of free stock photos featuring plus-size people.

Transcription du podcast “C’est compliqué – Corps gros, séduction et sexualité” publié sur Slate Audio

Photo par @teresasuarezphoto lors de l’enregistrement du podcast.

Lors du Très Gros Festival, qui a eu lieu le 28 août au Wonderland à Paris, nous avons eu l’occasion d’enregistrer deux podcasts « C’est compliqué » animés par Lucile Bellan et publiés sur Slate Audio. Pour le deuxième podcast, “Corps gros, séduction et sexualité” nous avions invité·e·s autour de la table Kiyémis, autrice, poétesse et afro-féministe, Marie de Brauer, journaliste et autrice du documentaire “La Grosse vie de Marie” et Nicolas Maalouly, président de l’association les Ours de Paris, association d’hommes gays et gros, et de leurs amis.

Vous pouvez écouter le podcast sur le site de Slate Audio : cliquez ici.

Dans un soucis d’accessibilité, nous avons fait appel à quelqu’un pour transcrire ces podcasts à l’écrit. Merci à Ploutre, @ploutre_ sur Twitter, de nous avoir transcrit ces podcasts. N’hésitez pas à faire appel à elle pour des missions de transcription.


Gras Politique

Slate Podcasts

C’est compliqué

Corps gros, séduction et sexualité

http://www.slate.fr/audio/cest-complique/très-gros-festival-corps-gros-seduction-sexualite-81

55’42

Transcription par @ploutre_


[Générique Slate Podcasts]

Lucile : Et bien bonsoir ou bonjour selon le moment où vous écoutez ce podcast, nous c’est le soir. Bonsoir à toutes et à tous, merci d’être là pour l’enregistrement de cet épisode hors-série du podcast C’est Compliqué. Nous sommes au Wonderland pour le Très Gros Festival organisé par Gras Politique [applaudissements et wouhous]. Je suis Lucile Bellan et j’ai avec moi autour de la table Kiyémis, autrice, militante afroféministe et poétesse.

Kiyémis : Bonsoir !

Lucile : Nicolas…

Nicolas : C’est moi !

Lucile : Président des Ours de Paris. [applaudissements]

Nicolas : Mon public. [rires]

Lucile : Et Marie de Brauer, créatrice de contenus sur internet et autrice du documentaire La Grosse vie de Marie.

Marie : Bonsoir ! [applaudissements]

Lucile : Alors là dans cet épisode on va parler de sexualité.

Marie : Brrrah ! [rires] Non je plaisante.

Lucile : On va parler de dating et de sexualité en particulier. On va commencer par le dating parce que c’est plus logique dans ce sens là, quand même.

Marie : Ah bon ?

Kiyémis : Quoique, oui j’allais dire… [rires]

Lucile : D’abord on rencontre les gens [rires]. Est-ce que ça existe des endroits de dating safe pour les personnes grosses ?

Nicolas : En tout cas, nous pour les ours on en a trouvé. Je pense que c’est important de draguer, sur des applis safes qui sont faites pour les ours par les ours et pour les gens qui aiment les ours. Nous il y a quelques années, on avait Bear W, aujourd’hui il y a encore plus d’applications comme GROWLr ou Scruff, qui sont des applications qui sont effectivement safe, où quand on y va on ne va pas nous dire « non, je ne cherche pas de gros » – on va en tout cas moins lire « pas de gros » ou des choses comme ça. C’est important de draguer sur les applis, de trouver ces applis là où on se sent un peu en sécurité parce que ça va donner un peu plus de sécurité et de confiance en soi. Ce qui est quelque chose qui manque beaucoup parce qu’on nous a dit pendant des années « non, tu es moche, tu ne plairas jamais, tu ne trouveras personne »… On a toujours imaginé ça, donc il y a un moment il faut chercher cela et le trouver. Et avoir confiance en soi aussi pour recevoir cette…

Lucile : Mais donc c’est pas des espaces mainstream ? On est sur des espaces spécialisés ?

Nicolas : C’est effectivement des espaces spécialisés, oui.

Lucile : Parce qu’il existe des espaces spécialisés pour les femmes grosses en particulier, mais c’est plus pour les mettre en relation avec des mecs qui les fétichisent.

Marie : C’est ça. Moi je suis une meuf hétéro – Marie de Brauer, bonjour [rires] – et j’ai donc pas mal pratiqué les applications de rencontre. « Existe-t-il un espace safe ? », j’ai envie de vous dire “Non”. C’est mon expérience personnelle.

Lucile : Mais du coup comment tu fais ?

Marie : Eh bien j’ai une vie amoureuse et sexuelle pas ouf [rires] si vous voulez tout savoir. Donc s’il y a des hommes sympas…

Kiyémis : Helloo… ! [rires]

Marie : … qui veulent slider dans mes DM ! [rires et applaudissements] Bon ça va, ça va mettre mal à l’aise tout le monde. Ce qu’il s’est passé, c’est que pendant longtemps j’ai quand même essayé : comme c’est des applications hyper mainstream, il y a tout le monde. S’il y a moi dessus c’est qu’il y a d’autres gens sympas c’est sûr – je me considère comme quelqu’un de sympa – j’ai des potes qui sont sympas et qui sont dessus, j’ai fait des chouettes rencontres quand même. Quand on est une femme sur ces applis il y a une vague de gens, il y a vraiment énormément de likes. Peu importe à quoi on ressemble, il y a des gens qui likent… et bien il faut faire le tri. Donc sur 10 mecs qui m’ont liké, il va y avoir 5 « salut, ça va ? » et peut-être un « eh la grosse là elle doit bien sucer vu qu’elle est grosse » – et t’es là… « bonjouuur, bonjour bonjour, enchantée ».

Lucile : Kiyémis, ton expérience ?

Kiyémis : Mon expérience est un peu similaire, pour ceux qui ne me connaissent pas je cumule le fait d’être grosse et le fait d’être noire.

Nicolas : Bonsoir !

Kiyémis : Bonsoir ! [rires] Et d’être femme évidemment. Donc non, il n’y a pas du tout d’appli, en tout cas moi je n’en connais pas. Celles et ceux qui en connaissent qu’ils le disent s’il vous plaît ! J’étais sur les applis classiques style « Adopte un mec », « OK Cupid » – et j’ai pas fait Tinder je crois. Non il y a pas d’appli safe. Ce que je faisais, ce qui est je pense quelque chose à double tranchant, c’est que je disais – ça se voit que je suis grosse – mais je précisais quand même « si t’as peur des grosses, ce n’est pas ici, voici la sortie ». Je le précisais dans mon profil parce que je pense que je considérais que c’était une forme de protection que je proposais, parce que je n’étais pas prête à gérer un potentiel rejet ou une potentielle remarque. C’est à double tranchant parce que t’as sûrement pas de mec qui sont dans le délire « pas de grosse », par contre il y a des mecs qui vont te dire soit « j’ai jamais fait une femme noire » – bon OK, qu’est ce que je suis censée faire, là, je suis pas une pizza – ou soit cette hyper-fétichisation : « t’es une femme grosse, donc tu dois bien sucer », et surtout limite « tu dois me sucer en secret ». Je pense qu’on va peut-être aborder ça à un autre moment mais voilà, pas d’appli safe non.

Lucile : Comment on se protège de cette fétichisation-là ? Il n’y a aucun moyen ? Est-ce qu’on peut en profiter aussi ?

Marie : Est-ce qu’on peut en profiter, je ne suis pas certaine parce que c’est pas ouf pour l’estime de soi. C’est vrai que cette fétichisation – c’est peut-être un peu précis tout de suite – je l’ai mal vécue parce que je me suis mise dans la position : « ah du coup c’est des gens qui veulent bien de moi, donc c’est déjà ça ».

Kiyémis : Mh mh [d’approbation].

Marie : C’est horrible de construire sa sexualité à 17 piges basé sur ça, et ça a été un long taf de déconstruction pour arrêter de penser que « c’est quand même déjà pas mal, il bande, putain c’est fou quoi, woouh » [rires de Kiyémis] Non. Du coup, est-ce que j’en ai profité parce que je consommais une sexualité en mode « OK, je me prouve que je peux désirer » – enfin que « je peux être désirée » ? Je pense que pour moi ça a été plus l’inverse : ça a été plus négatif qu’autre chose.

Nicolas : Je pense qu’il y a un moment où on passe du « gros qui ne plaît pas, qui n’a pas de succès » sur des applis comme ça, à quelqu’un qui va avoir beaucoup de succès, donc ça peut être grisant. Mais il y a un moment, il faut aussi savoir si on est aimé pour soi, pour son gras, pour sa personnalité… et il faut pouvoir sélectionner. Nous en tant que personnes LGBT, on a longtemps cherché les espaces safes, et c’est pour ça qu’on se retrouve entre nous dans ce qu’on appelle le communautarisme, parce que ce sont des endroits où on est à l’aise. Du coup, entre personnes PD grosses qui sommes déjà en marge – une marge dans la marge – on s’est retrouvés entre nous, on a créé des lieux pour ça, et on a cherché. On s’est toujours dit « il faut qu’on soit aimé malgré le fait qu’on soit gros », et on le dit toujours. Je pense qu’il y a un moment dans la vie où il faut se dire « je peux aussi être aimé pour ça et c’est pas grave », ça peut faire avancer les choses. Arrêter de se dire qu’il faut être aimé malgré le fait qu’on soit gros, donc être le rigolo, être le ci, le ça : on n’est pas toujours considéré comme sexy ou sexuel. D’un coup, retrouver une image sexuelle de soi peut faire du bien. On peut y trouver quelque chose pendant un moment, mais il faut aussi passer au-delà de ça : passer à la réalité, à de vraies rencontres. Il n’y a pas que internet et la drague qui est consumée comme ça, et forcément cela facilite des rejets rapides, des phrases chocs : c’est facile d’écrire “grosse” ou “gros”.

Lucile : Vous parliez tout à l’heure du côté caché, est-ce vraiment une composante – pour les personnes qui fétichisent les personnes grosses, en particulier via les applis – de dire « tu es ma personne grosse mais cachée » ? Mon plan cul gros ?

Kiyémis : Moi ça ne m’est pas arrivé qu’on le formule comme ça. Je pense qu’il y a plusieurs choses. Pendant très longtemps, j’étais dans un groupe d’ami·e·s ou j’étais la meuf grosse. J’étais une des meufs noires – on était pas beaucoup – et en plus j’étais la meuf grosse. Déjà, il y a une différence entre les expériences des meufs qui sont minces, qui étaient blanches en plus, un peu plus dans la norme ; et ta propre expérience de meuf grosse. Parfois, ça commence par « il n’y a rien », comme tu disais tout à l’heure.

Ensuite, j’ai vécu la même chose : tu rentres dans un monde tu te dis « ah mais en fait je suis bonasse moi aussi ! » – en clair « j’ai envie de baiser » – donc tu te modèles pour recevoir une validation. En tout cas c’est ce que j’ai fait. Ensuite au bout d’un moment, j’ai constaté que des femmes qui étaient plus dans la norme – minces, blanches, les cheveux très longs, etc. – avaient des aventures qui étaient quand même très particulières. Souvent elles avaient des mecs, les mecs sortaient avec, elles allaient à l’extérieur, etc. Les expériences que j’ai eu, peut-être du fait que c’était beaucoup de dating au début, étaient un peu différentes. J’ai eu aussi des mecs mais c’était moins systématique, donc je me disais « ah mais attends c’est marrant ». C’est aussi le moment où j’ai commencé à être avec des amies femmes grosses non-blanches et blanches qui disaient aussi « ah c’est marrant il a une meuf », « c’est marrant on sort pas trop », « je vois pas ses potes ». Il m’est arrivé plus souvent qu’on me propose des situations où ce n’était pas « on va dans un bar ». Je dis pas que les femmes minces ne vivent pas aussi ces situations – il y a des mecs qui te disent « on va direct chez moi » – mais j’ai eu cette impression, aussi en discutant avec d’autres meufs grosses qui ont eu la même expérience, de rencontres qui devaient être cachées.

Marie : Le fameux lundi soir entre 19h et 23h, quand il pleut quoi.

Kiyémis : C’est bizarre parce que, bon chacun a sa libido, mais c’est un vrai problème quand tu es dans une situation où tu n’as pas envie de te faire fétichiser et on te dit « ah t’es noire » – parce qu’il y a beaucoup de fantasmes liés aux femmes noires qui ont des formes. On ne sexualise pas le ventre : il y a des formes qui sont sexualisées spécifiquement, d’ailleurs c’est à la base de la grossophobie. Mais c’est pas le même respect ! J’ai envie de nuancer parce que je sais que le patriarcat touche aussi les femmes minces, mais je pense qu’il y a vraiment une expérience spécifique d’être dans un monde qu’ils considèrent à l’opposé du canon de beauté : tu n’es pas mince, pas blanche, pas toute petite, pas toute frêle – bon je suis un peu grande gueule aussi donc ça aide pas. Les réactions des mecs étaient… certains qui étaient vraiment dans la norme, pour le coup, ne m’ont jamais proposé de voir leurs potes par exemple. Pourquoi ?

Nicolas : Effectivement, j’ai eu un amant régulier, au départ on ne se pose pas trop de questions mais à un moment il me l’a formulé clairement : « je ne veux pas être vu avec une personne grosse, je ne veux pas être vu dans la rue avec toi ». Pourtant il était souvent chez moi, on baisait beaucoup et je lui plaisais manifestement. Mais on ne sortait jamais, et à partir du moment où il l’a formulé, pour moi c’était un élément de non-retour. Quand il m’a dit « non je ne veux pas être vu avec une personne grosse » j’ai trouvé ça vraiment… à partir du moment où on s’aime, c’est une situation qui ne peut pas être… c’est étonnant à entendre. Pour quelqu’un que tu vois plusieurs fois, assez souvent…

Lucile : Étonnant et douloureux.

Marie : Et c’est violent quoi !

Nicolas : Et c’est quelqu’un qui m’a dragué, pas l’inverse. Du coup c’est très étonnant à entendre – il y a des gens qui disent ça comme si c’était pas grave de le dire. Ils ne se rendent pas compte de la grossophobie qu’il peut y avoir là-dedans, de dire « non je ne veux pas être vu avec toi dans la rue » et pourtant…

Lucile : « J’assumerai pas d’être avec toi », en fait.

Marie : C’est hyper violent de le verbaliser. Ce n’est pas forcément verbalisé, moi j’ai plus d’expériences de constat. Je constate que la rue : non, l’intérieur : oui. Mais il y a quand même une expression ignoble qui dit « une femme grosse on est bien dedans, mais on sort pas avec, c’est comme les pantoufles », machin…

Lucile : C’est horrible !

Marie : Je l’ai mal dit je la refait ! S’il vous plaît, je la refait, ne riez pas : « une femme grosse c’est comme les pantoufles, on est bien dedans mais on sort pas avec ». C’est pas horrible ? Si, dites oui ! [rires]

Kiyémis : La violence. C’est totalement horrible [rires].

Lucile : C’est atroce mais comme beaucoup de blagues atroces, parfois un peu dans la réalité. La question des sites de dating safe, on va y revenir, mais tu disais que pour les bear il y avait des choses spécifiques intra-communautaires qui étaient faites. Je pose la question, c’est juste entre personnes grosses ? On est pas obligé d’être forcément attiré par des personnes qui ont exactement le même physique que soi… enfin j’imagine.

Nicolas : Oui, enfin – ça va te donner un indice sur mon âge – moi j’ai commencé à draguer sur le minitel et forcément je débarquais chez les gens [rires] et oui, et oui… Je débarquais chez les gens (on ne s’échangeait pas de photos, on ne voyait pas les gens) et il y a eu des cas où on ouvrait la porte et la personne te regardait et disait « non ça va pas le faire ». Aujourd’hui, sur une appli, on va pouvoir se montrer, on va voir qui on est – c’est vrai que souvent les ours aiment bien les ours et être avec des ours – ça créé un endroit où on va pouvoir enlever son t-shirt ou sa chemise dans une soirée sans que ce soit un problème. On ne va pas se poser des questions pendant des heures en se disant « putain j’ai un bourrelet, j’ai un gros bide, etc. ».

Il y a des gens qui aiment les ours, il y a des ours qui aiment les ours, dans tous les cas c’est un endroit où l’on essaye d’être bienveillant. On va être moins confrontés à de la violence, comme quand tu vas faire exprès de sortir dans un endroit où tu es sûre qu’on ne va pas t’embêter parce que tu es une femme, ou que tu es noire ou lesbienne. C’est des techniques de survie de trouver le juste moyen entre plaire, la réalité et les envies de sexualité. Les gros sont souvent sortis de la sexualité. Enfin, c’est les deux extrêmes : soit ils sont pas du tout sexualisés, par exemple j’ai mis beaucoup de temps pour avoir ma première relation sexuelle parce que comme j’étais gros, je n’étais pas du tout sexualisé. Je sortais dans le milieu PD et on me disait « pardon, ici c’est une soirée PD » parce que comme j’étais gros, je n’étais pas supposé être PD. J’étais obligé de dire « mais si pardon je suis quand même PD hein », ça m’est arrivé à l’entrée du Queen. Du coup c’est d’une extrême à l’autre : on est sexualisé ou on est pas sexualisés.

Il y a les applis et il y a aussi les endroits où on peut sortir. Les refus dans la vraie vie il y en a aussi, c’est moins violent. On peut rencontrer des gens sur des applis, quand on les rencontre dans les bars on reconnaît les gens, on a vu leur photo, il y a moyen de se dire juste “salut” et dédramatiser le truc de l’appli.

Lucile : Marie ?

Marie : Pour répondre à « on peut être une personne grosse qui n’est pas forcément attirée par des personnes grosses », je pense que de base, qu’on soit mince ou pas, qu’on soit gros ou pas, partir du postulat « les personnes grosses ne m’attirent pas » c’est problématique de ouf [applaudissements] parce que le désir ça se déconstruit. Par exemple (je vais prendre mon cas personnel), je sais que quand j’étais jeune, je n’étais pas attirée – c’est ce que je disais hein – par des mecs gros. Je ne m’étais jamais posé la question, juste « c’est comme ça ». Et en fait, après avoir travaillé là-dessus et avoir déconstruit des trucs, c’est parce que je voyais mon propre corps comme indésirable. Donc je n’allais pas trouver un corps similaire désirable puisque le mien ne me plaisait pas. Ensuite il y avait ce truc de représentation sociale : on allait pas être les deux gros qui se baladent main dans la main. Le désir ça se déconstruit. Alors, je veux bien, c’est le truc le plus intime qui est au fond de nous donc je ne crie pas sur tous mes potes qui ne datent que des personnes minces et blanches en leur disant « Vous êtes des cons ! » [rires] mais je le pense un peu.

Nicolas : T’as raison.

Marie : En vrai changer son regard c’est vraiment possible. Datez des gens gros, les gars, pas de galère hein !

Lucile : [rires] C’est un bon conseil. Kiyémis ? Tu as quelque chose à ajouter là-dessus ?

Kiyémis : Je suis tout à fait d’accord, il y a beaucoup de choses intéressantes à dire sur « le désir, ça se déconstruit ». Première chose c’est que moi, au contraire, j’étais attirée par les mecs gros. Mais c’est un truc de patriarcat : moi j’étais grosse donc un mec gros je me disait « il va pas se casser » ce qui est un peu… particulier parce qu’en fait aucun mec ne s’est cassé, que je sache. Mais il y avait un truc ou j’étais un peu rassurée de me dire « oh il a du bidou, c’est bon, je vais pouvoir faire des choses », je ne vais pas avoir peur. C’est particulier de se dire qu’avec son corps « tu peux casser quelqu’un », mais bon c’est un autre débat. Je pense que c’est un truc du patriarcat de me dire que j’étais attirée par les mecs gros – enfin, plus épais on va dire : épais en masse musculaire ou épais en grosseur – parce que je me disais « ah c’est bon je peux me mettre sur lui » en gros… je ne vous fait pas un dessin.

Ensuite sur la question du désir qui se déconstruit, c’est marrant parce que quand j’avais 16-17 ans (ce qui rétrospectivement est quand même jeune pour se le dire), je me disais « c’est mort j’attire personne dans mon bled paumé du 77, c’est mort pour moi ». Quand même à 17 ans se dire « c’est mort pour moi » c’est violent. J’allais à l’époque sur des sites, je ne sais pas si beaucoup de femmes grosses connaissent ce site « vive les rondes » [rires] – l’époque vive les rondes ! J’étais sur ce forum vive les rondes et je me souviens que j’essayais de poster mon message pour dire « oh là là, j’attire personne ». Donc je voulais un peu d’aide des femmes grosse de plus de 25 ans (maintenant c’est moi), qu’elles me disent « non mais t’inquiète ça va aller, tu vas attirer un mec un jour ». C’était intéressant parce que je voyais beaucoup de messages qui disaient « moi les mecs que j’attire c’est que des mecs arabes ou noirs ».

C’est marrant parce que c’était des autres meufs grosses qui disaient « en fait il y a un regard qu’on aime pas ». Il y a le regard masculin, le male gaze, mais il y avait aussi un coté « ouais mais c’est un certain type de regard qu’on veut aimer ». Ça m’a fait pensé à ce que tu dis, je pense que c’est important d’en parler : en tout cas moi dans les espaces de meufs grosses, j’ai beaucoup entendu des meufs – souvent des meufs blanches – qui disaient « moi j’attire que des mecs arabes et noirs » et moi j’étais là « mais hello ils sont où ? » [rires] moi je les vois pas trop sur moi en fait.

Je trouvais que c’était intéressant de déconstruire cette idée de la désirabilité, ce que c’est, genre tu es désirée par qui ? Quel désir est acceptable ? Comme tu le disais tout à l’heure, je ne dis pas que tout le monde doit sortir avec des mecs noirs ou arabes ou des meufs grosses. Maintenant c’est bon je pense que j’ai dépassé cette idée de « allez sortez avec moi !”, je sais que je suis canon donc il y en a qui vont sortir, il y en a qui vont… [wouhous et applaudissements] Mais vous l’êtes toutes et tous, ça va arriver ! Moi à 17 ans on m’a jamais dit un truc pareil mais c’est un autre débat. Mais je pense que c’est intéressant de se poser cette question de qui est-ce qu’on va attirer aussi ?

Lucile : Oui parce qu’il y a une question de l’ego là-dessus, à la fois de ce qu’on nous renvoie, de ce qu’on est prêts à entendre, prêt à accepter là-dessus ?

Kiyémis : Et qui valide ? Souvent, celui qui valide c’est un mec blanc, mince, hétéro et riche.

Lucile : Ils valident beaucoup de choses ces gens-là, on les entend beaucoup. [rires]

Kiyémis : Malheureusement.

Marie : C’est ça, avec le recul on se dit « Je me suis satisfait de si peu ?! » [rires]

Lucile : Globalement quand on couche avec des hommes ça arrive souvent. [rires]

Marie : Exactement !

Kiyémis : Ça balance ce soir !

Marie : Mais slidez dans mes DM quand même ! [rires]

Nicolas : Vous n’avez qu’à changer, arrêter de coucher avec des hommes.

Lucile : Ah mais moi je ne suis pas concernée [rires]. On va revenir sur cette histoire de casser des hommes en deux. Je pense que c’est le moment de rentrer dans le vif du sujet, dans la sexualité pure. J’ai une question un peu con, mais je pense qu’il y a plein de gens qui se la pose : est-ce qu’on pratique le sexe de la même manière quand on est gros ?

Kiyémis : Est-ce qu’on pose la question à des gens minces ? [applaudissements]

Lucile : On les voit baiser tout le temps en fait.

Kiyémis : Non mais il y a une partie de moi qui a envie d’y répondre, parce qu’il y a un truc pédagogique, et il y a une autre partie de moi qui me dit « est-ce qu’on baise de la même manière si on est noir ? » Enfin je sais pas, il y a un truc bizarre [rires] mais bon.

Lucile : Quand j’ai écrit cette question, je me suis dit « je vais pas demander ça… » et puis je me suis dit « en même temps la seule éducation sexuelle qu’on a – le culturel sexuel – n’est qu’avec des gens minces, où la femme est légèrement plus petite »…

Nicolas : Personne ne baise de la même manière, même nous avec chaque personne avec qui on couche : on n’est pas la même personne à chaque fois qu’on couche, et on couche différemment. La seule chose, quand on est gros, c’est se déshabiller en fait… se déshabiller est un problème. Quand on est gros, la première fois qu’on se déshabille devant quelqu’un, qu’il soit gros, mince, grand, petit – qui qu’il soit – c’est la première fois qu’on va se mettre à nu qui est compliquée. Parce que pendant longtemps on a entendu « tu as un joli visage, mais ton corps… », « tu as des jolis cheveux », « tu as un joli regard »… On ne nous dit que ça, on ne nous a jamais dit qu’on était beau. Du coup on a forcément un rapport compliqué avec notre corps, on se déshabille difficilement parce qu’on nous a toujours dit « c’est moche ». Pourquoi on nous a dit ça ? Donc forcément, quand on va baiser si on est pas à l’aise, on baise différemment. Sinon à chaque fois qu’on baise, on baise différemment et on n’est jamais en relation sexuelle pareil. [rires]

Lucile : Marie ?

Marie : Moi je ne parlerai pas de sexe… non c’est pas vrai. [rires] Je suis d’accord, c’est très interne : les questionnements vont se faire tous seuls et le lâcher prise peut être plus compliqué. On va peut-être se refuser à faire certaines pratiques qui pourraient nous plaire en soi, en se disant « non c’est pas possible je vais le casser », « non il va pas avoir accès » ou alors « c’est la honte » et ça créé des blocages. Il y a ça, et il y a aussi ce truc de « je n’ai de la valeur que dans la sexualité donc il faut que je sois meilleure qu’une personne mince ».

Kiyémis : « Que je performe », oui.

Marie : « Il faut que je sois le meilleur coup de sa vie parce que, déjà, il est sympa d’être là. » Il y a un double truc trop bizarre : je ne suis pas à l’aise parce que toute la société m’a dit que j’étais cheum, mais je vais quand même faire semblant d’être à l’aise et d’être « Wouhou c’est la vie ». À aucun moment je ne me suis demandée si moi je kiffais mon moment… C’est vraiment arrivé bien plus tard dans la vie, et c’est absurde. La question est technique, si les auditeurs et auditrices se posent la question « est-ce qu’on baise pareil ? » ben est-ce que vous, vous baisez pareil avec vos potes ? [rires] En soi, tout est faisable, on a les mêmes zones érogènes que tout le monde, enfin voila, chacun son petit schmilblick. Mais après oui, il y a des trucs qui sont très psy.

Lucile : On parlait de la fellation tout à l’heure, il y a vraiment un truc de se dire, à la limite « je ne vais pas le sucer » parce qu’il va forcément penser qu’elle le fait bien ou qu’elle en a envie ?

Kiyémis : J’espère que ma mère ne va jamais écouter ce podcast. [rires]

Marie : Moi j’espère que maman t’écoute [rire diabolique] « Maman, j’ai eu des rapports sexuels ! » [rires]

Nicolas : « Bravo ma fille » elle va te dire.

Marie : Et oui, elle sera fière de moi. [rires]

Kiyémis : Un truc que je voulais dire, je ne me suis pas braquée mais ça m’a vraiment posé question cette question. Je pense que parfois on se fait une idée de ce à quoi doit ressembler une relation entre guillemets “sexuelle”, là je vais parler avec un homme : le mec il doit te porter, il doit te plaquer contre le mur… Il y a des gens qui aiment bien, mais on a des idées très clichées sur à quoi cela doit ressembler. Et en tant que femme grosse, tous mes mecs n’étaient pas Teddy Riner…

Marie : Essaye de me porter, on va voir !

Kiyémis : Voila ! Parfois je pense qu’on peut aussi se dire « oh non mais il peut pas faire ça ». Ou par exemple quand c’est un mec qui n’est pas sorti qu’avec des meufs grosses « ah non mais peut-être… ». Parfois on est vraiment dans notre tête alors que franchement le sexe ça devrait tellement être un lieu de joie et d’exploration ! Mais tu es dans ta tête et tu te compares à ce que tu as vu comme image, alors que si un mec ne te porte pas, c’est pas grave ! C’est pas parce qu’il ne te porte pas que tu ne vas pas avoir des orgasmes et que lui non plus. Ou du plaisir, pas forcément l’orgasme d’ailleurs. On a des idées de « à quoi doit ressembler le sexe pour être une bonne relation » et ça vient souvent de Chine, de Hollywood où – soyons réalistes – ça ne doit pas être agréable pour les acteurs qui jouent ces scènes, en tout cas pour beaucoup je pense. Je pense que c’est surtout ça. Il y a aussi un truc, comme tu disais, sur la performance, franchement je me vois…

Marie : On te voit tous. [rires]

Kiyémis : Ha !

Marie : Je déconne, je déconne !

Kiyémis : Moi je suis un peu égocentrique mais c’est un autre débat. Je pense qu’il y a aussi un truc de se dire « allez on donne tout », que beaucoup de personnes ont, mais ça joue quand t’es une meuf grosse et que tu te valides… Comme tu dis : « ce qu’il me reste c’est le cul donc il faut y aller à fond ». Je pense que c’est surtout ça, c’est les images de ce à quoi ressemble le sexe, et souvent bah… oui parfois mon ventre est entre nous deux, et alors ? Non mais il faut dédramatiser le truc ! Oui parfois je suis pas méga souple, je suis pas championne de gymnastique, genre Simone Biles. OK, et alors ? Ce que j’ai envie de dire aux gens plus jeunes qui nous écoutent : ça n’a jamais rien empêché, donc tranquille ! [applaudissements]

Nicolas : C’est aussi parce qu’il n’y a pas de représentation. Ce qu’on voit c’est le porno, et ce n’est pas du tout la réalité de la sexualité, du coup c’est compliqué : on n’a jamais vu des gros dans des films. Voilà, on ne les voit pas ! Ils n’ont pas de sexualité normalement les gros, et c’est toujours étonnant, quand…

Marie : Nous trois, on est là pour vous prouver le contraire !

Nicolas : Chut, mon mec est dans la salle. [rires]

Marie : Et moi c’est faux, ça fait très longtemps. [rires]

Lucile : On parlait de représentation culturelle mainstream, de Hollywood, mais parlons de porno : des livres, des magazines, de tout ce qu’on veut – le cul qu’on montre dans les trucs de cul. C’est extrêmement compliqué de trouver des personnes grosses. La question c’est pourquoi, puisqu’a priori il y aurait des gens pour les consommer – a minima des personnes grosses ou les fétichistes puisqu’ils semblent très actifs.

Marie : C’est ça, dans le porno c’est classifié : les personnes grosses sont dans un tag, un truc précis, et en plus la représentation est clichée. Les femmes grosses sont forcément dominantes, etc., il y a tout un tas de pratiques et d’images qui sont implantées. Je n’ai pas de vrai chiffre sur le pourcentage que ça représente, je n’ai pas fait d’étude sur le porno, mais oui il y a des gens qui les consomment, et plus dans le fétiche.

Lucile : Mais moins pour éduquer, et même juste mainstreamiser le truc, montrer juste des gens gros qui baisent.

Kiyémis : Je pense que le porno, de toute façon, comme tu le dis Marie, c’est très… il faut déjà renforcer des cases. Pour une femme noire, le porno c’est « ebony », « un certain type »… On va dire que le porno n’est pas l’endroit où tu vas faire la révolution culturelle.

Nicolas : C’est global, les gens gros n’existent pas dans la société. Pas que dans la sexualité, ils n’existent pas dans la pub non plus, que ce soit pour acheter des voitures ou pour autre chose : les personnes grosses n’existent pas. Aujourd’hui on commence à peine à les voir dans quelques pubs pour des vêtements, parce que c’est justement pour en vendre et pour raconter que « si si, en fait on fait du double XL ». Sinon la personne grosse on ne la voit pas, on doit la cacher, et nous on doit se cacher. La seule chose d’éducation à faire c’est la visibilité, d’être là, d’être présent avec notre corps. Effectivement on va entendre des gens qui disent « tu prends de la place » et c’est ça qui les choque ! Si on est PD et qu’on prends de la place, c’est deux raisons pour que les gens disent « argh… tu prends trop de place ». C’est un problème de visibilité globale du corps gros, que ce soit dans le porno, ou dans la vie de tous les jours. Ce n’est pas pour rien qu’on se retrouve aujourd’hui à faire un événement qui s’appelle le Gros Festival : pour qu’on se dise « oui on peut venir et on va être à l’aise » ! On est obligés. Il y a des gens qui vont regarder et qui vont se dire « c’est quoi cette réunion de gros, qu’est ce qu’ils font ? »

Lucile : Qui parlent de sexe en plus !

Marie : J’en profite pour faire une mini pub pour moi-même [rires] c’est horrible…

Lucile : Vas-y, vas-y, c’est ton moment.

Marie : Justement, la visibilité c’est important. Moi je ne suis pas militante au sens premier, je ne suis pas la première ligne du militantisme mais sur Twitch et Youtube, je fais beaucoup de contenu qui parle de séduction, qui parle de Tinder, etc. Parfois évidemment je parle du fait que je sois une femme grosse, mais globalement ce n’est pas le sujet principal. C’est pas « une meuf grosse qui date et qui galère » c’est juste « une meuf qui galère et qui a envie de faire des blagues là-dessus ». Pour moi c’est faire une toute petite étape de visibilité, parce qu’il y a des gens qui viennent téma ça. Je ne parle pas de grossophobie particulièrement mais juste… la visibilité c’est hyper important.

Lucile : Mais ça aurait changé quelque chose pour le toi de 16 ans ?

Marie : De ouf, clairement, oui oui. Oh c’est beau, on va chialer. La petite Marie de 16 ans qu’est-ce qu’elle se serait dit ?

Kiyémis : J’ai des mouchoirs ! [rires]

Lucile : C’est pour ça que je parlais de porno, parce qu’il commence à y avoir des productions indépendantes, des choses engagées, en l’occurrence des pornos féministes.

Kiyémis : Mais il y a des meufs grosses ?

Lucile : Justement c’est la question que je pose, pourquoi il n’y a pas plus de femmes grosses et pourquoi il n’y a pas plus de femmes noires grosses ?

Kiyémis : Il y a des meufs grosses noires ?

Lucile : Il y en a probablement mais de façon extrêmement minoritaire. Chez les queers, dit-on au fond.

Kiyémis : Ah, chez les queers, OK.

Lucile : Du coup ça manque du côté des hétéros a priori. C’est encore le patriarcat.

Kiyémis : J’allais dire comme d’hab. [rires]

Nicolas : Toujours à la traîne.

Lucile : C’est cette représentation là qui manque au final. Je vais faire ma promo aussi : j’ai écrit un kamasutra que j’ai voulu un peu inclusif, et pour l’écrire j’ai bouffé tous les kamasutra de la planète. C’était ridicule, déjà parce qu’il y avait plein de positions que personne ne pouvait faire en réalité, et aussi parce que pour rendre certaines positions faisables en terme de dessin, il fallait normer les corps de manière ouf ! C’est à dire que fatalement l’homme faisait 20 centimètres de plus que la femme, et ils étaient lui très musclé, et elle très mince. Donc personne ne peut utiliser ce livre, ça n’a aucun intérêt sexuel.

Marie : Tu n’arrives pas à mettre tes pieds derrière la tête ? Je ne comprends pas. [rires]

Lucile : Ah mais il y avait des trucs, je te jure…

Kiyémis : Les Jeux Olympiques ?

Marie : Tokyo 2021, le cirque Pinder ! [rires]

Lucile : Écoute il y a Paris 2024 qui arrive…

Kiyémis : Je vous laisse ça, hein.

Lucile : Sur certains sites de rencontre on voit certaines femmes grosses mettre dans leur bio qu’elles ne veulent pas être la première personne grosse d’un nouveau ou d’une nouvelle partenaire.

Kiyémis : J’ai envie de dire plusieurs choses parce que je suis sur plein de plans. En même temps j’ai envie de dire « je comprends » parce que c’est très chiant d’être l’expérience de quelqu’un : la première personne grosse, la première personne noire, oh my god. J’imagine que c’est un moyen de protection. Parfois tu n’as pas envie d’expliquer des trucs, d’expliquer…

Lucile : Qu’est-ce qu’il y aurait à expliquer du coup ?

Kiyémis : Vas-y, Marie.

Marie : Grossophobie, racisme… Quelqu’un qui ne s’est pas du tout posé de questions sur la grossophobie et le fait d’être une personne grosse dans ce monde, forcément, il faut tout expliquer. Tu n’es pas à l’abris d’un « mais pourquoi tu ne fais pas un petit régime et un peu de sport ? ça me parait évident » et t’es là « oh la la, il faut prendre dès le début, c’est horrible ». Donc la flemme d’expliquer ça, et je suppose que pour le racisme c’est pareil – le racisme ordinaire, etc. – tu peux être confronté à des trucs pas ouf.

Nicolas : Oui, on est pas toujours prêts à expliquer, raconter plein de choses aux gens.

Lucile : Être disponible en fait.

Nicolas : On s’est éduqué tout seul, on a appris des choses, des fois on veut les partager mais avec nos amis, avec des gens proches, c’est des expériences personnelles qu’on va raconter. J’ai appris tout seul, tu apprends tout seul, et puis tu viens vers moi quand tu auras compris que tu vas pas fétichiser le fait que je sois libanais ou des choses comme ça.

Lucile : Mais vous accueillez des nouveaux chez les ours quand même ?

Nicolas : Oui oui on accueille les nouveaux ! Mais là on parle sur les applis ! L’associatif et les ours de Paris – un ours c’est un gros, un PD, un gros PD – c’est autre chose. Ce mouvement est apparu dans les communautés gays dans les années 70 : comme il y avait beaucoup de personnes épilées, musclées, on s’attendait toujours à ça pour les homos, d’être dans cette image-là. Donc s’est créé ce mouvement et ces personnes qui n’avaient pas d’endroit à eux ont trouvé l’occasion de faire des voyages avec des ours, rencontrer d’autres ours, aller dans d’autres pays, avoir des expériences.

Il y a des convergences d’ours dans des villes à des dates précises, où effectivement c’est très sexualisé : on y va, on rencontre des gens, on est libre, on baise, et on est à l’aise parce qu’il y a des choses qui sont déjà réglées ! On ne va pas expliquer des choses à tout le monde, et là les choses sont réglées et claires. On a déconstruit, on a appris, on est à l’aise avec notre corps et on va être à la plage avec d’autres gens qui sont gros : ce n’est pas pour rien qu’à Sitges il y a 2000 ours sur la plage début septembre. On y va parce qu’il n’y a pas plein de choses à expliquer – pourquoi t’es gros, pourquoi t’es comme ci, etc. On y est, on est gros, on passe à la suite et on vit notre vie.

Lucile : En fait on en revient encore au même : le problème c’est l’hétérosexualité. [rires]

Marie : On pourrait faire un podcast de huit ans sur le sujet. Je comprends le truc de ne pas vouloir, enfin… moi je sais qu’un mec qui va me dire « ah c’est la première fois » je vais trouver ça chelou qu’il me le précise, déjà, parce que pour moi ce n’est pas un sujet. T’as envie de coucher avec moi parce que je suis marrante – à la limite si t’as envie de faire un petit commentaire sur mes nibards, je ne t’en voudrais pas. Mais je trouverai ça trop bizarre qu’il me dise « oh putain c’est marrant t’es grosse, c’est la première fois que ça m’arrive ». Mais j’ai pas non plus envie d’être la cinquième meuf grosse avec qui il a une histoire, parce que je me dirais « oula, bizarre – je suis face à un fétichiste ». Du coup qu’est-ce qu’on fait ? bah… le célibat. [rires] Et l’abstinence.

Nicolas : Nooon…

Marie : Je rigole, je rigole ! Je fais beaucoup de blagues, c’est du second degré.

Kiyémis : Je pense que, déjà quand tu es sur une appli, c’est horrible – enfin je ne sais pas si c’est horrible mais c’est à se questionner – je pense que tu es beaucoup dans un truc de « tant qu’à faire, je vais faire ma liste de courses ». Ce qui est compréhensible en tant que meuf grosse et noire : j’ai plus tendance à dire « bon écoute, tu ne me vois pas mais sache que je suis noire, je suis grosse ». Noir c’est pas juste une couleur de peau, c’est des expériences. J’ai pas envie d’être prof dans mon pieu non-stop, en plus je ne suis pas payée. Et puis parfois j’ai juste envie de penser que tu as envie de moi.

Je pense qu’il y a aussi un phénomène quand tu es une meuf grosse ou un mec gros, et noir, en tout cas minorisé et victime de discrimination, c’est que tu dois te poser des questions non-stop. C’est ce que tu disais : « oh la la il est jamais sorti avec de meuf grosse, en fait il est sorti avec trop de meufs grosses, il me fétichise, il ne peut pas me désirer moi parce qu’il me fétichise »… Je pense, peut-être que je parle de moi – j’espère que ça n’arrive pas à beaucoup de monde mais je ne pense pas – qu’on est tout le temps en train de questionner le désir de l’autre. Et je pense qu’il y a aussi un truc de « mais c’est parce qu’au final c’est pas légitime ».

Maintenant je me dis – pas forcément dans des relations amoureuses parce que je pense que la fétichisation c’est déshumanisant (tu vas avoir des commentaires de merde, etc.) – que j’ai juste envie d’être un peu aimée ou désirée. Et j’ai pas envie de me poser de questions. Franchement si je suis obligée de faire une thèse et lire trois bouquins de Bell Hooks avant de sortir dans un date, on est pas sorti… Je pense que parfois il y a encore ce truc là. Tu vas dans un date, tu as déjà les statistiques de la discrimination à l’embauche des gros et des personnes noires. Enfin, c’est pas du tout qu’il faut ignorer la grossophobie, le racisme, ou tout ce qui est LGBT-phobie, mais parfois je pense qu’on a aussi trop ça en tête. C’est la société qui nous fait avoir trop ça en tête, mais c’est dangereux et violent envers nous-même. Parce qu’à chaque fois, on va se poser la question « mais en fait pourquoi il m’aime, ou pourquoi il me désire ? Pourquoi elle, elle me désire ? est-ce qu’il y a un problème ? En fait il y a peut être un problème ». Je pense que ça a des effets sur nous.

Nicolas : Parce que quand on est gros, c’est très difficile d’entendre « tu es beau ». Un des commentaires que je laisse le plus souvent sur Facebook, c’est « tu es beau ». C’est très difficile à entendre et à accepter, il faut le dire aux gens quand on trouve que quelqu’un est beau. Et pour les personnes grosses on nous a tellement dit « tu es moche », on nous l’a tellement fait comprendre que c’est difficile. Donc à chaque fois on va questionner, on va se dire « mais pourquoi ? pourquoi je lui plaît ? pourquoi c’est comme ça ? » Et le but, je pense, c’est de pouvoir l’accepter et de le croire.

Marie : Et pour une petite note positive, on parle beaucoup – enfin j’ai beaucoup parlé – d’histoires compliquées, de trucs chiants, de la grossophobie. Mais sur 10 ans de relations hétérosexuelles avec des mecs, il y en a eu plein ou ça s’est passé sans que ce soit un problème, sans qu’il y ai de grossophobie frontale ou sans que le mec se pose une question à zéro seconde. Juste on était là au même endroit, on avait envie l’un de l’autre et hop ! Basta. Je nuance.

Kiyémis : Je pense que c’est juste important de le dire : je ne sais pas si vous l’avez remarqué, mais il y a beaucoup d’émissions bidons : « Il aime les grosses, quel est son problème ?”. C’est vrai, c’est dans notre imaginaire de se dire ça. « Oh il est fat-admirer – ou fat-fetichiseur – on va mettre une caméra devant lui parce qu’il a forcément un problème ». C’est dans notre imaginaire et c’est pas juste dans notre tête : c’est proposé par la société. Est-ce que vous voyez beaucoup d’émissions sur une meuf qui aime les grands par exemple ? C’est un truc du patriarcat, une meuf qui aime les grands. Vous avez vu des « Tellement vrai » sur « oh la meuf elle sort qu’avec des mecs grands », non !

Marie : Ou la meuf sort qu’avec des petits. Non mais vu que tout le monde sort avec des gens minces, quand quelqu’un sort avec quelqu’un de gros c’est « wow, on va le filmer », il y a quelque chose. Comme toutes les meufs sortent avec des mecs grands, si elle sort qu’avec des petits : han il y a forcément un truc, on filme. Allez, caméra au poing, j’y vais.

Kiyémis : Bernard de la Villardière qui arrive ! [rires]

Marie : Émilie a 22 ans… [rires]

Lucile : Je suis d’accord qu’effectivement il ne faut pas tout de suite mettre le terme fétichiste et fétichisation sur quelqu’un qui pourrait avoir envie, ou qui ne verrait pas forcément ça, qui s’en foutrait. Comme on le disait, qui voudrait juste connaître une personnalité, et…

Marie : Comme plein de gens qui s’en foutent aussi.

Lucile : J’espère qu’il y en a. Enfin, j’espère qu’il y en a beaucoup.

Kiyémis : Je pense que le problème avec la fétichisation c’est la déshumanisation, pas le désir des corps gros. Le désir des corps gros, je suis désolée, ce n’est pas problématique. Un mec ou une meuf qui aime les corps gros, tant mieux, ce n’est pas problématique en soi. Ce qui est problématique c’est le fait de voir juste mon ventre ou juste mes seins. [applaudissements] Tu ne vois pas ma tête. Les corps gros déshumanisés, c’est ça qui est problématique, ce n’est pas le désir des corps gros. J’ai envie de le dire. Les mecs ou les meufs qui trouvent mon corps désirables, t’as bien raison. [rires] Non mais tu vois.

Lucile : Je suis d’accord, c’est pathologiser encore le corps gros en fait.

Kiyémis : Ben ouais ! Tout simplement.

Lucile : J’avais une blague tout à l’heure, mais je l’ai pas faite…

Marie : Vas-y, tu veux te lancer ou t’as peur ?

Lucile : C’était après la super diatribe de Kiyémis, j’étais en train de me dire « ouais c’est vrai cette histoire, c’est pas léger »… Après je me suis dit « non je vais pas la faire ».

Marie : Waah ! [rires]

Lucile : J’ai eu honte, mais je la fais quand même. [rires] Du coup la question, c’est quand même difficile, comment on peut aujourd’hui quand on est ado… Admettons, imaginons : cet ado gros ou grosse, comment elle passe au travers de cette tartine de merde que vous vous êtes tapée toutes les deux, que tu t’es tapée aussi ? Comment on arrive à ça ? Parce que là a priori il y a un schéma, il y a un truc.

Nicolas : Tu peux pas. [rires] Non, mais il y a le physique de la personne, il y a la personnalité aussi.

Lucile : Oui, mais on est pas encore déconstruits là-dessus quoi.

Nicolas : Je pense que c’est surtout d’avoir en face de toi des personnes référentes qui ont une sexualité, qui ont un petit ami, qui ont un mari, qui changent de mari. Moi j’ai eu ça dans ma vie, j’ai rencontré quelqu’un qui était gros et qui avait un mari. J’étais « oh il a un mari, oh il a changé de mari, oh il a des amis » et c’est juste complètement dingue. Du coup tu te dis « moi aussi ça va m’arriver en fait ». Parce que c’est vrai qu’à 16-17 ans je me disait : « c’est la fin du monde, je suis PD, je suis gros, je suis même pas français, en plus je suis passif » [rires] « je ne vais jamais plaire » [applaudissements] Avoir en face de soi des gens qui ont des expériences positives de vie. C’est pour ça qu’aujourd’hui, nous devons être ça aussi – enfin c’est ce qu’on essaye d’être, c’est ce que Gras Politique essaye aussi d’être et de faire, comme les ours de Paris. C’est de donner et de montrer ça. C’est la vie, quoi. [applaudissements]

Lucile : On a un besoin de représentation.

Nicolas : Voilà : c’est pas très grave, on a tous une sexualité et ça va venir.

Lucile : Il faut qu’on aille raconter ça aux ados.

Nicolas : On va attendre qu’ils soient adultes, et après on leur racontera des histoires de dilatation anale et tout ça. [rires] J’avais promis de la placer, pardon ! [rires]

Marie : Le changement global a besoin que ce soit tout un mouvement général. Après, si il y a des ados de 16-17-18 ans qui vont écouter ce podcast, c’est qu’ils ont déjà plus que les générations d’avant. Individuellement à part se protéger, essayer de filtrer soi-même est difficile à faire : les algorithmes sur internet ne sont pas fait pour ne pas voir les corps minces. On peut aussi choisir d’aller chercher des représentations différentes, si c’est un truc qui nous fait souffrir, on a une petite marge individuelle. Mais oui, c’est un mouvement global qui fera vraiment changer les choses.

Lucile : Apprendre aussi qu’on essaye de ne pas baiser si on n’en a pas envie ou juste pour faire plaisir.

Marie : C’est pour tout le monde, qu’on soit mince ou gros.

Kiyémis : Pareil que Marie, je pense que la responsabilité n’est pas sur les jeunes. Nous on peut leur proposer des choses mais – je suis désolée, pourtant je suis très optimiste comme personne – ils vont se prendre la merde dans la gueule. C’est à nous de changer la société pour qu’ils en prennent le moins possible mais malheureusement je pense que là tout de suite, c’est compliqué. Franchement j’ai quelques solutions : abolir « Comme j’aime », abolir « Weight Watchers », abolir les gaines. [applaudissements] Fermer ces entreprises. Je vais essayer d’être réformiste : mettre un grand bandeau qui dise « publicité mensongère ». C’est pas de votre faute – enfin bien sûr je sais que ce n’est pas du tout ce que tu dis – si vous vous sentez mal, je comprends, c’est normal. C’est normal, c’est la société qui fait ça. Après, je suis tellement d’accord avec toi : il faut des personnes référentes. Mais c’est normal aussi, c’est la société qui est merdique. Donc commençons déjà par fermer Comme j’aime. En plus c’est de l’arnaque. Mais bon c’est un autre débat. [rires]

Lucile : Si tu veux on peut s’y attaquer aussi, hein, mais…

Kiyémis : Allez ! [rires] Arrêtez de prendre l’argent des gens ! [rires]

Lucile : J’avoue que je suis d’accord avec ce truc de personne référente, ça sauve la vie. Mais ça fait un peu souffrir quand on se rend compte qu’on a passé des années entières sans avoir ces références là. Je ne sais plus son nom, je suis désolée, une féministe sur Twitter disait qu’elle n’avait jamais été une lesbienne ado. Parce que dans le monde et la société dans laquelle elle vivait, elle avait été obligée de vivre dans un monde hétéro comme une fausse hétéro, et ça ce sont des moments de vie qu’on ne rattrapera jamais. Donc les espèces de tartines de merde qu’on se prends… elles nous construisent, mais on ne se les rattrape pas non plus.

Kiyémis : Mais il y a de la joie.

Lucile : Bien sûr, on parle de sexualité, c’est un truc positif ! Enfin je veux dire, j’ai l’air méga plombée. [rires]

Kiyémis : Non mais c’est vrai, t’as raison.

Lucile : Marie disait tout à l’heure qu’il y a quand même des supers moments, merci, est-ce que tu peux me le confirmer ?

Marie : Il y a des supers moments. [silence] Voila. Je suis contrainte. [rires]

Nicolas : Attends tu as pris des notes ou pas ? Des noms, des numéros de téléphone, maintenant c’est now quoi. Tu nous le donnes, partage !

Lucile : Donne-nous une stat’ ! Non parce qu’on a dit que le corps gros c’est un corps tout court, il kiffe aussi, il prend du plaisir, il prends des orgasmes… Heureusement !

Kiyémis : Oui. [silence] [rires]

Nicolas : Bon on casse deux trois lits mais bon.

Marie : On est pas à une latte près, ça va !

Nicolas : Non ? On a tous cassé au moins un lit ?

Kiyémis : Carrément.

Marie : Alors, ça ne m’est pas arrivé. [rires]

Kiyémis et Nicolas : Ah ouais ?

Marie : Je suis déçue… Qui veux casser un lit avec moi ? [rires]

Nicolas : What ? [rires]

Marie : Ah je suis si lourde. [rires]

Kiyémis : Meilleure annonce quoi !

Marie : Je vais mettre ça en bio Tinder.

Nicolas : Ouais ! [applaudissements et rires]

Marie : Attendez je le fais maintenant ! [rires] Parlez, parlez.

Lucile : Alors du coup pendant que Marie fait sa bio Tinder – elle nous montrera la confirmation qu’elle l’a vraiment fait après – on va faire le tour de table de la fin, on va revenir sur du positif. J’aimerai qu’on partage nos suggestions individuelles, globales, politiques ou militantes, c’est vous qui choisissez, pour une meilleure inclusion des personnes grosses sur le marché de la drague et du sexe. Ou même globalement si vous avez un conseil sexo, un truc fun, allez-y au passage.

Kiyémis : Tu ne vas pas le casser. À la personne qui va m’écouter : tu ne le casseras pas, ne t’inquiète pas, il ou elle supportera, tu ne les casseras pas, t’inquiète. Il ou elle risque de kiffer, même. C’est mon conseil personnel sexo.

Lucile : L’expérience de Kiyémis. Et toi ?

Nicolas : Moi je pense juste à dire : oui c’est des bourrelets, oui ça bouge, oui ça sue – et c’est pas grave. Oui ça bouge. « Giggly » [rires]

Lucile : Marie, tu as fini ?

Marie : J’avais réfléchi à un truc mais c’est beaucoup moins marrant… [rires] alors que je fais des blagues quand même. Moi j’allais parler de mon milieu professionnel parce qu’on parlait de représentation. Je travaille dans l’audiovisuel, les médias, la création de contenus sur internet mais aussi la fiction. À tous ces gens-là, les scénaristes, les producteurs : mettez à l’image des personnes grosses, quand vous écrivez un scénario avec deux personnes qui ont une vie amoureuse, pourquoi le perso est mince ? [applaudissements] Il pourrait être gros et il n’y aurait pas une ligne qui changerait. Ça commence tout doucement à changer mais ça pourrait changer vraiment plus vite. En vrai de vrai, posez-vous juste la question « pourquoi mon perso n’est-il pas gros ? Oh, il pourrait être gros ! ». Paf, hop là, ça fait une représentation de plus et nous on est content·e·s.

Kiyémis : Et engagez des scénaristes gros aussi, tant qu’à faire. Et des acteurs et actrices gros.

Marie : Au passage, genre moi.

Kiyémis : Voila ! [rires]

Lucile : Je trouve que c’est des belles conclusions. Moi j’ai rien à ajouter à ça globalement… et baisez aussi, au passage. Des gens gros avec des gens pas gros mais si vous en avez envie, évidemment, avec des gens qui en ont envie aussi.

Marie : Et protégez-vous, blablabla.

Nicolas : Et qui ont envie de vous !

Lucile : Oui évidemment. Et de vous dans sa globalité. Merci. Merci Kiyémis. [applaudissements]

Kiyémis : Merci à toi.

Lucile : Merci Nicolas, merci Marie.

Marie : Merci.

Nicolas : Je voudrais préciser que les Ours de Paris ont organisé une exposition qui s’appelle « Gros est beau », qui va commencer le 23 septembre, avec 27 artistes de tous genres et de tous horizons qui ont dessiné ou photographié des personnes grosses. Cette exposition aura lieu au Bears’den à partir du 23 septembre. Passez la voir !

Lucile : Marie tu as un message à faire passer ? À part Tinder.

Marie : C’est bon j’ai changé ma bio Tinder.

Kiyémis : Allez !

Nicolas : Swipe left !

Marie : Kiyémis ?

Kiyémis : Non, je voulais juste dire que c’est tellement un plaisir d’être avec tellement de gens gros. Vous êtes tellement beaux. Préparez aussi vos suggestions de lieux d’habillement parce qu’il y en a qui sont très stylés dans la salle.

Marie : Ouais !

Lucile : Et en plus moi je vais ajouter, en référence à Nicolas, vous êtes tous belles et beaux, tout le monde est beau ce soir. [applaudissements] Merci Marie, merci Kiyémis, merci Nicolas. Merci évidemment Gras Politique d’avoir organisé cet événement. [applaudissements, wouhous et bravos]

Nicolas : Daria présidente ! Daria, Daria, Daria, Daria !

Lucile : Merci au Très Gros Festival de nous avoir accueillis au Wonderland. À très vite pour de nouveaux épisodes évidemment. Merci Ève et Marine du collectif Mains Paillettes qui ont fait la LSF avec nous. Merci à l’équipe de Slate Podcasts et à Victor Benhamou pour la réalisation live, là-bas dans la guérite. Merci à toutes et à tous, passez une bonne soirée !

Kiyémis : Bonne soirée ! [applaudissements]

[Brochure] En tant que soignant·e·s, comment mieux soigner les personnes grosses ?

En tant que soignant,
Comment mieux soigner les personnes grosses ?

Le 9 septembre 2021, Charlotte Zoller, journaliste pour Teen Vogue et travaillant dans la stratégie numérique et sociale, a publié sur son compte Instagram un post en anglais qui aborde la question de comment les soignant·e·s peuvent-iels mieux traiter les personnes grosses. Il s’agit également d’un article Teen Vogue que vous pouvez retrouver en cliquant ici.

Gras Politique a lu cet article et l’a trouvé très pertinent, et dans une volonté de rendre accessible ce discours à plus de monde nous l’avons traduit et l’avons adapté pour la France.

Pour commencer

Aller chez le médecin peut être une étape éprouvante pour les personnes grosses, qui ont souvent vécu des discriminations liées à leur poids, ou des violences médicales. Que ce soit des reproches sur leur poids pour des problèmes de santé qui n’ont rien à voir, ou des symptômes tout simplement ignorés. C’est pourquoi des soignant·e·s tel·le·s que vous sont essentiel·le·s ! L’intérêt que vous portez à cette réflexion, sur comment améliorer votre prise en charge des personnes grosses, est importante et est la première étape pour instaurer une relation de confiance.

La première prise de contact

L’environnement de sécurité et de respect s’instaure dès la première prise de contact, que ce soit via votre site internet, ou via votre secrétariat. Déclarer clairement que vous avez une pratique inclusive et respectueuse de tou·te·s signale à vos patient·e·s que votre cabinet est une zone de non jugement. La façon de faire ici est plutôt flexible, certain·e·s préfèreront utiliser les mentions “soins inclusifs” ou “santé pour tou·te·s”, il s’agit là de votre première vitrine et indiquera à vos patient·e·s qu’iels pourront être à l’aise avant même de passer la porte de votre cabinet. 

Le cadre de soin

Une fois que les patient·e·s sont dans votre cabinet, ce qu’iels voient est également important. Il est crucial que le cadre où ont lieu vos échanges soit hospitalier et accueillant pour tout le monde. Cela passe par des questions telles que :

  • Quelles sont les limites de poids et de largeur de votre table d’examen ?
  • Est-ce que les chaises de votre salle d’attente ont des accoudoirs qui pourraient blesser vos patient·e·s ou les empêcher de s’asseoir ?
  • Est-ce que votre civière permet de transporter n’importe quel·le patient·e de n’importe quel poids ?
  • Est-ce que les portes de votre cabinet sont suffisamment larges ?
  • Est-ce que vos toilettes sont praticables par des personnes grosses ou à mobilités différentes ?
  • Est-ce que vous possédez un brassard plus large facilement accessible ?
  • Si votre patient·e souhaite être pesé·e, quelle est la limite de poids sur votre balance ?

Nous sommes conscient·e·s qu’un équipement adapté à tou·te·s peut représenter un certain budget qui n’est pas forcément accessible pour vos moyens, mais même des petits changements peuvent faire la différence et signalent aux patient·e·s qu’iels sont les bienvenu·e·s à votre cabinet. Considérer le confort physique est un signe de respect. Il est plus facile d’être à l’aise mentalement et émotionnellement, si on est déjà à l’aise physiquement.

Le cadre d’échanges

Une conversation claire et cohérente permet, dès le début, d’instaurer un climat de confiance avec vos patient·e·s et d’établir une relation conduite par le respect mutuel. Concrètement, comment faire ? Un simple avertissement au début de la consultation peut faire la différence : “Je veux être sûr·e que vous soyez à l’aise aujourd’hui, afin que je puisse vous prodiguer les meilleurs soins possibles. Est-ce que vous souhaitez discuter de quelque chose en particulier ? Est-ce qu’il y a des sujets que vous ne souhaitez pas aborder ?”. Cela permet aux patient·e·s d’indiquer s’iels ont des sujets de sensibilité. 

Bien sûr, les discussions sur le poids ne peuvent pas être complètement abolies des traitements médicaux, mais elles peuvent devenir plus réfléchies, plus respectueuses et cela passe notamment par le choix du vocabulaire. Quand les conversations commencent à devenir des reproches, la relation commence à déraper. Les personnes grosses comprennent tout à fait que certains états de santé peuvent être exacerbés par le poids, et la majeure partie de ces personnes ont déjà essayé de perdre du poids à un moment donné de leur vie. Leur parler comme s’iels étaient ignorant·e·s ou comme s’iels manquaient de volonté et de maîtrise de soi, ou encore prétendre que tous leurs problèmes de santé seraient dûs à leurs poids, revient à mettre vos patient·e·s gros·ses dans une situation de mal-être. Et ce n’est pas le résultat escompté si vous lisez ceci. Si le·a soignant·e a réussi à instaurer une atmosphère de confiance, ses patient·e·s gros·ses seront plus à même d’engager des conversations profondes dans l’objectif de se soigner totalement

Prendre conscience des inégalités face à l’accès aux soins

Tout le monde n’a pas pléthore de choix lorsqu’il s’agit de l’accès aux soins médicaux. Ce choix dépend de facteurs tels que : les cabinets ouverts et présents, le niveau de soins, la localisation géographique, le tarif des soins, la prise en charge, mais aussi l’origine ethnique, l’orientation sexuelle, l’identité de genre, le poids, le handicap, l’âge, la classe sociale, etc. Ces facteurs rendent la recherche d’un·e soignant·e encore plus complexe qu’elle ne l’est. C’est pour ça qu’il est important pour les soignant·e·s d’être curieux·ses, prudent·e·s, et conscient·e·s de l’identité et des antécédents sociaux et médicaux de leurs patient·e·s. 

En conclusion

Il ne devrait pas incomber à vos patient·e·s de décréter leur droit au respect. Il devrait incomber à vous, soignant·e·s, de créer un environnement hospitalier pour que vos patient·e·s puissent exprimer leurs opinions et recevoir des soins dans un cadre sans jugement. Il est important de toujours rechercher de nouvelles informations, de repousser les limites de vos connaissances et de prendre l’initiative de s’éduquer concernant les soins inclusifs


Si vous souhaitez imprimer ou diffuser ce billet de blog, nous l’avons également transposé au format brochure, pour que vous puissiez le faire passer à vos soignant·e·s, à vos collègues, à vos proches, ou à toute autre personne.

Transcription du podcast “C’est compliqué – Grosses et gros : face à l’assiette, même combat?” publié sur Slate Audio

Photo par @teresasuarezphoto lors de l’enregistrement du podcast.

Lors du Très Gros Festival, qui a eu lieu le 28 août au Wonderland à Paris, nous avons eu l’occasion d’enregistrer deux podcasts “C’est compliqué” animés par Lucile Bellan et publiés sur Slate Audio. Pour le premier podcast, “Grosses et gros : face à l’assiette, même combat ?”, nous avions invité·e·s autour de la table Ariane Grumbach, diététicienne anti-régime, Solenne Carof, sociologue et autrice de Grossophobie : sociologie d’une discrimination invisible, et Anouch, membre historique de Gras Politique.

Vous pouvez écouter le podcast, sur le site de Slate Audio : cliquez ici.

Dans un soucis d’accessibilité, nous avons fait appel à quelqu’un pour transcrire ces podcasts à l’écrit. Merci à Ploutre, @ploutre_ sur Twitter, de nous avoir transcrit ces podcasts. N’hésitez pas à faire appel à elle pour des missions de transcription.


Gras Politique

Slate Podcasts

C’est compliqué

Grosses et gros : face à l’assiette, même combat ?

http://www.slate.fr/audio/cest-complique/très-gros-festival-genre-alimentation-80

50’15

Transcription par @ploutre_


[Générique Slate podcast]

Lucile : Et bien bonjour à toutes et à tous ! Merci d’être là pour l’enregistrement de cet épisode hors-série du podcast « C’est compliqué ». Nous sommes au Wonderland pour le Très Gros Festival qui est super bien [applaudissements et “wouhous”], organisé par Gras Politique… Alors vous wouhou-ez pas pour Gras Politique ? [wouhous et applaudissements] Je suis Lucile Bellan et j’ai avec moi autour de la table Ariane Grumbach, diététicienne anti-régime défendant la diversité des corps.

Ariane : Absolument, bonjour !

Lucile : Solenn Caroff, sociologue et docteure de l’EHESS, maître de conférences Université Sorbonne et autrice aussi de Grossophobie, sociologie d’une discrimination invisible.

Solenn : Exactement, bonjour !

Lucile : Et puis Anouch, membre historique de Gras Politique.

Anouch : Bonjour ! Merci beaucoup.

Lucile : Alors pour cet épisode nous parlerons ensemble de genre et d’alimentation, et on va commencer un peu au début de la vie puisque ça commence quand on est enfant. On va parler de la façon dont on traite l’alimentation des petites filles par rapport à l’alimentation des petits garçons. D’ailleurs, je le précise, on va se tutoyer ce soir parce qu’on est un peu en famille. Ariane, est-ce qu’il y a une différence notable dans l’alimentation des petites filles et des petits garçons ?

Ariane : Je pense qu’en ce qui concerne les petites filles et petits garçons, pendant un certain nombre d’années il y a des choses qui se ressemblent et des choses qui sont différentes. Si le petit garçon ou la petite fille est dans une famille « normale » entre guillemets, où tout le monde mange normalement, ils vont avoir à peu près la même alimentation. Mais ce qu’il va se passer très vite c’est que la petite fille va intégrer – parce que la société, parce que très souvent sa mère – une idée que la minceur c’est bien. C’est des choses qu’on voit chez des petites filles de 6-7 ans, déjà, où on veut déjà ressembler à la petite fille la plus mince de la classe. Et si la mère en plus est au régime, se pèse tout le temps, est tout le temps en restriction, ça va être intégré encore plus. Donc la petite fille, même si elle mange normalement, va intégrer tout ça et ça ressortira un petit peu plus tard. Mais en termes d’alimentation il n’y a pas forcément de différence. Après je pense quand même que les remarques qui vont être faites vont être un peu plus stigmatisantes pour une petite fille. On me raconte des choses hallucinantes que disent les parents à leurs enfants : « grosse vache », des choses comme ça, des choses vraiment horribles. Je dirai que là où c’est un peu pareil – c’est à dire un petit garçon ou une petite fille qui sont gros – ils vont subir un peu de la même façon, malheureusement, toute la méchanceté, les moqueries des enfants à l’école, de l’environnement… il me semble qu’il n’y a pas trop de différences. Sachant qu’un enfant qui est gros, pour schématiser, il y a un peu trois raisons : soit c’est les parents qui le forcent à manger – moi je vois beaucoup d’enfants qui étaient tout maigre au départ et que les parents ont gavé – ça, ça dérègle complètement. Après il y a des enfants qui vont être dans des familles où on mange beaucoup. Et il y a des enfants qui ont des difficultés émotionnelles qui vont les faire grossir. Mais du coup, malheureusement, très souvent on ne s’occupe pas de la vraie cause de la prise de poids. On va très vite être dans la privation, le régime, aller voir un médecin, qui va dire « Oh la la, il ne faut plus manger ci, plus manger ça ». Ce qui, très souvent entraîne un cercle vicieux, parce qu’on l’a observé tout le temps : un enfant qu’on prive il mange en cachette, il trouve toujours une façon de manger.

Lucile : Qu’est-ce que tu en penses Anouch ? Est-ce que c’est quelque chose que vous étudiez avec Gras Politique par exemple ?

Anouch : Alors on l’étudie pas forcément, mais on le voit dans nos vies déjà, et dans les vies des gens qui viennent nous parler avec l’asso. Oui, souvent, on met les enfants beaucoup trop jeunes au régime, et ça mène forcément vers des TCA, en fait. Mettre un enfant de 5 ans au régime, c’est lui signer une carte d’adhérent avec des TCA… C’est malheureusement beaucoup trop courant de voir des petites filles souvent poussées par leur maman, qui ont elles-mêmes des problèmes avec leur propre poids, qui transfèrent sur leur fille, et sur leur fils aussi, quand ils sont enfants. Au niveau de la petite enfance, on a plutôt l’impression que c’est assez équilibré : la peur de devenir gros, et la peur que son enfant devienne gros est toute aussi importante chez un enfant garçon ou un enfant fille.

Lucile : C’est quelque chose que vous avez étudié Solenn Caroff dans le cadre de la grossophobie interne au cercle familial ?

Solenn : Oui, alors j’ai pas étudié explicitement la question des jeunes enfants, mais par contre c’est vrai que j’ai retrouvé énormément de choses qu’ont décrites Ariane et Anouch sur la mise au régime très précoce de petites filles, de même 5-6 ans comme disait Anouch. Qui vient effectivement souvent du fait que la maman elle-même a été stigmatisée pour sa corpulence et n’a pas envie que sa fille revive la même situation, donc en prévention la met au régime alors même que l’enfant n’a pas de problème particulier de poids. Donc il y a une sorte de restriction qui est faite, souvent sur certains produits alimentaires qui sont interdits dans la famille. Ce qui engendre une mise à l’écart, une forme d’exclusion de cet enfant par rapport aux autres frères et sœurs, aux autres frères en général, qui n’ont pas forcément le même regard de leurs parents, de leur maman. Après, ce qu’il faut noter, c’est que les normes de genre sont acquises très tôt chez les jeunes enfants de manière générale, sur la question de l’apparence physique, sur la question des jouets, ce qu’on a le droit de faire, la manière dont on se comporte, etc. Et même des enfants de trois, quatre ans commencent déjà à avoir des représentations de « qu’est-ce que j’ai le droit de faire en tant que petit garçon ou petite fille ». Et l’alimentation n’est pas complètement exclue de ce type d’incorporation de valeurs, de normes, etc. Ce qui fait que globalement, au fur et à mesure, comme le dit Ariane, très souvent ça ne se manifeste pas forcément dans les pratiques en tant que telles au début, mais au fur et à mesure. En particulier si les parents sont derrière et poussent à interdire certains produits alimentaires, les petites filles, puis les enfants puis les jeunes filles vont apprendre qu’en tant que femme, elles doivent manger différemment des garçons. Donc ça commence très tôt, en tout cas dans les croyances et pas forcément dans les pratiques en tant que telles, mais dans les croyances et dans ce que pensent ces enfants.

Lucile : On parle de régime pour les jeunes enfants, c’est quoi ? C’est des régimes inventés, c’est des aliments interdits ?

Ariane : Oui, alors je dirais qu’il va y avoir un peu une chance ou une malchance aussi : bien sûr il y a les parents, mais il y a aussi le milieu médical, c’est à dire « que va dire le pédiatre ? ». Et autant il y a des pédiatres qui vont être sages et plutôt bienveillants, qui vont dire « mais ne vous inquiétez pas, on va attendre jusqu’à l’adolescence, il y a beaucoup de choses qui se régulent dans le temps, etc. », autant il y a des pédiatres, voire le milieu scolaire, qui va dire « oh la la il faut faire attention » ou alors le pédiatre caricatural qui va dire « plus de gâteaux, plus de bonbons, plus de sodas, plus de ceci, plus de cela », ce qui créé effectivement la mise à l’écart de l’enfant. Je pense que le rôle des médecins est important et la relation que les parents vont avoir aussi avec le milieu médical – plus ou moins respecter ce qu’il va dire. Mais effectivement je rejoins ce que disait Solenn, c’est à dire que très souvent chez les parents ça part d’une bonne intention, c’est à dire « j’ai vécu des choses difficiles en tant qu’enfant gros, je ne veux pas que mon enfant revive la même chose » mais c’est complètement contre-performant, en fait.

Public : Est-ce que c’est quelque chose qui peut passer par l’école aussi ?

Ariane : Alors, ça peut l’être des fois. On me raconte que parfois c’est l’infirmière scolaire qui va mettre quelque chose dans le carnet. Il va y avoir une occasion : est-ce que c’est au sport, est-ce qu’on va peser les enfants… « doit faire attention ». Des fois il y a des enfants qui sont ronds mais qui ne sont absolument pas gros, qui n’ont aucun problème, mais tout à coup il va y avoir un mot, dans la famille, à l’école et tout, qui va stigmatiser. Et là c’est le début d’une escalade.

Anouch : J’allais dire que je suis concernée par les problèmes de grossophobie et de régimes en tant que personne grosse. Moi on m’a mis au régime à cinq ans, très vite, parce que le pédiatre a décrété que ma courbe était trop haute, c’était pas possible, et qu’il fallait m’envoyer chez un diététicien. Et on m’a mis au régime strict à cinq ans. Ça a évidemment donné lieu à beaucoup de tensions dans la famille et à beaucoup de tensions dans le rapport avec la nourriture, tout simplement. Donc, oui, ça part d’une bonne intention, forcément, puisque mes parents n’avaient pas envie que je vive ce que eux avaient vécu. Le résultat, il est pas très positif.

Lucile : Est-ce que tu penses que le fait que tu sois une petite fille ait joué ?

Anouch : Alors, oui, parce que j’avais un frère aussi, qui est plus jeune que moi, qui a été mis au régime mais plus tard.

Ariane : Il me semble que les garçons, peut-être qu’on va beaucoup plus les pousser à faire du sport. On va très vite leur dire – un petit garçon qui est un peu renfermé, qui est un peu dans son coin, qui est gros, qui du coup n’est pas à l’aise avec les autres, on va lui dire « allez fait du sport » et on va un peu le forcer sur le volet sport, il me semble.

Anouch : Oui, tout à fait, c’est exactement ce qu’il s’est passé dans ma famille.

Solenn : C’est quelque chose qu’on voit aussi à l’âge adulte, en l’occurrence. Globalement, sur la question du corps : la femme doit être mince, l’homme a une valorisation de la masse musculaire, donc un poids conséquent. En l’occurrence on le voit sur les forums d’hommes qui font de la muscu, du sport : le but est de prendre de la masse, ce qui est l’inverse total de ce qui est demandé aux femmes. C’est quelque chose qui continue vraiment ce rapport au sport. Il y a assez peu de temps, Serena Williams a fait une interview où elle dit même qu’il y a des femmes qui ont peur de faire du sport de haut niveau pour cette question de masse, de poids, de corps qui change et d’être masculinisées, de voir leur corps changer dans le regard de la société.

Ariane : Bien sûr, et pas que dans le sport de haut niveau. J’ai des patientes qui font du sport un petit peu à outrance, ou qui font des types de sport qui musclent beaucoup, ou qui ont une morphologie à prendre du muscle plutôt en volume, qui disent « mais je rentre plus dans mes jeans, je rentre plus dans mes pantalons parce que j’ai pris trop de muscle ». Effectivement il y a vraiment des stéréotypes : la femme doit être fine, l’homme doit être fort et musclé. D’ailleurs, moi j’ai quand même 90-95 % de femmes dans ma clientèle, ce qui montre bien la pression qu’il y a sur les femmes – ça c’est clair ; mais il y a de temps en temps des jeunes hommes qui m’appellent parce qu’ils sont maigres, et du coup ils ne correspondent pas aux stéréotypes et veulent grossir, donc en fait si on grossit on prend du gras, donc il faut plutôt faire du sport. Mais effectivement chez les hommes c’est vraiment la force et le muscle qui est beaucoup plus valorisée. Après je pense qu’il y a une question dont on va parler, qui est l’objectivation du corps de la femme.

Solenn : En fait c’est une objectivation différente de celle du corps de l’homme qui est plus performative, sportive, et puis valorisée, quand celui de la femme est…

Anouch : Alors est-ce qu’on peut parler d’objectivation du corps de l’homme ? J’en suis pas persuadée…

Ariane : C’est ça : la femme est objectivée, l’homme reste le sujet, il reste celui qui décide, il reste celui qu’il faut séduire. On peut parler du patriarcat, on sait dans quel monde on vit.

Anouch : On peut complètement en parler, c’est complètement lié, de toutes les manières. Le patriarcat est cause de beaucoup de problèmes de grossophobie, tout simplement.

Solenn : Peut-être juste pour rajouter un point sur ça en termes de satisfaction corporelle : ce que les études de statistiques vont montrer c’est que, par exemple, justement les femmes vont se sentir mal dans leur peau ou vont ne pas aimer leur corps et leur corpulence alors qu’elles ont une corpulence un petit peu au-dessus de la « norme médicale », avec des guillemets. Alors que les hommes – c’est effectivement comme dit Ariane, parfois des hommes, et même parfois des jeunes garçons ou des petits garçons – qui vont souffrir de l’inverse, c’est-à-dire d’être trop minces, maigres, ou trop petits en taille. Et là ils vont subir plutôt la dévalorisation d’un corps qui va être jugé fragile, donc plutôt de l’ordre du féminin. On sait que les insultes des garçons sont souvent des insultes qui les féminisent – et que justement les jeunes garçons et les jeunes hommes essayent de s’éloigner de ce qui relève du féminin. C’est pour ça d’ailleurs que des petites filles vont porter des vêtements masculins, alors qu’on voit rarement des petits garçons porter des robes, ou des jeunes garçons porter des jupes ou des talons. C’est bien dommage mais c’est comme ça. Et donc il y a une forme de séparation des garçons et des filles qui s’opère aussi au niveau de l’imaginaire que les gens ont d’eux-mêmes, de la représentation de leur corps. Donc effectivement les hommes vont plutôt valoriser des corps qui vont être, pas forcément très musclés, mais en tout cas un peu musclés, dans l’idéal corporel masculin.

Lucile : Et l’homme gros, comment il est vu par rapport à cet homme musclé mais pas trop ?

Solenn : Alors du coup ce qui est intéressant c’est que l’homme gros, c’est une question de définition : qu’est-ce que c’est un homme gros, pour les hommes ? En fait les hommes qui sont en surpoids, si on reprend les définitions médicales, ne sont pas forcément perçus comme gros – en particulier s’ils sont grands, s’ils sont un peu musclés et un peu sportifs : alors là au contraire on ne s’aperçoit même pas qu’ils sont plus dans la norme médicale. Par contre, un peu comme le disait Anouch tout à l’heure, ça va commencer un peu plus tard, c’est comme la mise au régime qui vient plus tard pour les hommes – c’est le cas aussi chez les hommes adultes : finalement c’est pareil pour la question de la grosseur, ils vont être perçus comme gros plus tard. Donc ça va être avec des corpulences plus importantes qu’ils vont être perçus comme gros. L’homme gros est plus gros que la femme grosse, dans les perceptions.

Anouch : Et si je peux me permettre, l’homme gros commence à être perçu comme gros quand la grosseur commence à le féminiser, en fait. Quand il commence à avoir une poitrine, des courbes qui sont associées au féminin, c’est vraiment là où la grossophobie rattrape les hommes.

Ariane : Oui, et puis je me rappelle par exemple d’une patiente récemment qui, parce que je l’ai interrogée sur ses parents, me dit « ma mère est grosse, mon père a du ventre » (rires). Donc la façon dont les hommes grossissent n’est pas perçue de la même façon, je pense qu’il faut qu’un homme ai beaucoup plus de surpoids pour qu’on le considère comme gros dans l’environnement. Le problème c’est que la femme elle-même va très vite, à partir du moment où elle sort des standards de la minceur, se considérer comme grosse – même quand elle n’est pas grosse.

Lucile : Oui parce qu’il y a quand même une norme de la femme au régime, de fait. On le voit bien dans les magazines féminins, dans la culture : la femme est au régime.

Ariane : Alors c’est pas forcément que la femme est au régime, mais c’est qu’on nous montre une image d’une femme taille 34-36 – même si on ne lit pas les magazines féminins, qu’on dit « non, je ne vois pas ça », ça nous imprègne forcément, cette idée que c’est la minceur qui est la norme. Donc le problème c’est que des femmes qui n’ont pas une morphologie pour faire une taille 36 veulent quand même faire cette taille-là, et donc vont rentrer dans une spirale de « je me met au régime, et je perds du poids, j’en reprends, je me remet au régime, etc. »

Lucile : Et puis il y a un sentiment d’appartenance à un groupe aussi, cette culture du régime, de compter les calories, d’avoir cette culture-là – elle existe.

Ariane : Je me rappelle d’une personne qui venait me voir et du coup avait perdu du poids, arrêté les régimes, et qui se disait « mais de quoi je vais parler avec mes copines ? » (rires) c’est horrible, hein ?

Anouch : C’est tellement triste d’en arriver là.

Solenn : Oui, peut-être juste pour compléter ce qu’a dit Ariane, ce n’est même pas qu’une question de régime, c’est plus vaste que ça : c’est vraiment toutes les pratiques alimentaires dans ces cas-là qui sont perçues sous l’idée de « qu’est-ce que je peux manger pour ne pas grossir, qu’est-ce que je mange pour maigrir ? » et donc même quand il n’y a pas un régime officiellement, avec des pratiques particulières, restrictives, etc., beaucoup de femmes – et beaucoup de jeunes femmes en particulier mais beaucoup de femmes de manière générale – sont tout le temps en train de penser à ça, et de tout le temps réfléchir à leur alimentation. Leur alimentation est au centre de leur vie quotidienne et donc ça devient des troubles du comportement alimentaire, même quand il n’y a pas forcément de compulsion ou de boulimie associée. Simplement parce que c’est en permanence en arrière-fond, en arrière-pensée de « qu’est ce que je mange, quand est-ce que je mange, avec qui je mange, qu’est ce que j’ai le droit de manger, qu’est ce que je vais manger ce soir, etc. ». J’ai vu ça aussi dans mon enquête où il y a des personnes pour qui c’est le sujet numéro un : c’est même plus la minceur, c’est presque au-delà de ça, c’est vraiment l’alimentation qui devient…

Ariane : C’est un envahissement mental.

Solenn : C’est un envahissement émotionnel et mental, oui.

Anouch : C’est une manière de – pardon je reviens toujours au sujet du patriarcat – mais c’est une manière très claire de contrôler l’esprit des femmes, en fait. Puisqu’une femme, si elle ne pense qu’à ce qu’elle va manger et à perdre du poids, elle ne pense pas à autre chose. Donc elle est tout à fait malléable à ce moment-là.

Lucile : Ça pose aussi la question du genre de certains aliments : la salade, la côte de bœuf, c’est quand même des choses qui sont extrêmement genrées dans l’idée.

Ariane : Effectivement, pour aller dans le sens de ce que dit Solenn, il y a « les bons aliments », « les mauvais aliments », l’idée qu’il faut bien manger donc il faut manger des légumes. En plus il y a tous les discours nutritionnels qui vont dans ce sens-là. Peut-être qu’il y a aussi l’éducation, c’est à dire : comme la petite fille intègre très vite qu’elle doit bien manger, peut-être qu’elle va plus se forcer à manger des légumes qu’un petit garçon. J’ai pas d’étude là dessus, je ne sais pas, mais c’est pas qu’un stéréotype de dire « les hommes mangent plus des pâtes et du riz et les femmes plus des légumes », c’est quand même un petit peu une réalité… Parce que peut-être les femmes aiment les pâtes mais s’empêchent d’en manger, parce que les légumes c’est plus léger, c’est moins calorique, on peux en manger beaucoup et avoir l’impression d’avoir le ventre rempli. Ça créé beaucoup d’obsessions mentales et beaucoup de culpabilité dès qu’on sort des rails : parce qu’on mange un gâteau au chocolat, parce qu’on mange une pizza, on est dans la culpabilité. Donc il y a vraiment une fragilisation complète, parce qu’on est tout le temps à se dire qu’il faut être mince, on croit qu’on sera heureuse que quand on sera mince, donc on met toute son énergie là-dedans, et donc on a pas de l’énergie pour d’autres sujets plus importants.

Lucile : Et puis j’imagine qu’il y a aussi une souffrance mentale quand on arrive à atteindre son objectif de poids et qu’on se rend compte qu’on a plus de but, ou qu’on est pas plus heureux ou en meilleure santé ?

Ariane : Exactement, c’est une terrible déception. Il y a un livre d’une canadienne qui s’appelle « À dix kilos du bonheur », c’est-à-dire qu’on croit toujours que quand on aura perdu du poids, on trouvera le bon conjoint, on aura le bon boulot, on sera plus heureuse dans la vie, tout sera facile, tout sera clair ; et puis en fait non, la vie est beaucoup plus compliquée que ça. Mais ce n’est pas ça qui fait reprendre du poids : c’est aussi la privation, il y a plein de choses qui font reprendre du poids. En général on lâche parce que ça ne va pas mieux, et donc autant manger, finalement.

Lucile : Dans les faits, est-ce qu’il y a une différence entre les régimes d’hommes et les régimes de femmes ?

Ariane : Quand j’ai commencé mon activité il y a 12-13 ans, comme je n’étais pas dans la privation je pensais que j’aurai plein d’hommes qui viendraient me voir parce qu’ils n’aimeraient pas la privation, et en fait pas du tout. Parce que l’homme – je suis désolée, je caricature un petit peu – l’homme veux un truc radical, fort, la volonté, la discipline : « j’arrête la charcuterie, le fromage, le vin, les pâtes, je fais du sport, et je perds 15 kilos ». Ce qui marche très bien, et puis après il reprends les 15 kilos. Donc ça c’est une chose, le contenu du régime. La femme va être beaucoup plus dans le fait de manger beaucoup de légumes, et elle va avoir plus tendance à lire des livres, des magazines, aller voir un diététicien, se faire accompagner ; les hommes vont quand même moins facilement aller demander de l’aide. Ça change peut-être un peu : j’ai été très amusée récemment – parce qu’il y a quand même des hommes autour de la quarantaine un peu préoccupés de se voir grossir qui viennent me voir – et il y a un homme qui est venu me voir, et un autre vient et me dit « je viens parce que j’en ai parlé à mon ami untel, qui est venu vous voir » donc que deux hommes parlent ensemble de leurs problèmes de poids et du fait d’être allés voir quelqu’un ça m’a paru complètement nouveau, enfin c’est quand même pas très répandu.

Lucile : Mais du coup on parle d’aller voir des diététiciens, des diététiciennes, se faire aider, lire des magazines, lire des livres, mais est-ce que quelqu’un pense à un moment à aller voir un psy aussi ? À faire un accompagnement psychologique ?

Ariane : Alors malheureusement, c’est ce que je voulais dire tout à l’heure par rapport aux enfants, un enfant qui prend du poids, c’est qu’il y a quelque chose d’émotionnel derrière. Ça peut être la conséquence de la privation, mais souvent dans ce qu’on me raconte, c’est des difficultés au sein de la famille, un divorce, un grand-parent auquel on était très attaché qui meurt, un gros mal-être à l’école : des choses qui se passent qui font qu’on va aller chercher un refuge dans la nourriture. Et c’est de ça qu’il faudrait s’occuper, et pas de priver l’enfant – et c’est très rare qu’on s’occupe de ça chez les enfants – et même après, c’est important… J’avais créé un billet de blog « est-ce qu’il faut aller voir un nutritionniste ou un psy ? » et c’est intéressant de se poser la question. Parfois il y a des gens qui viennent me voir une ou deux fois et ça les aide à prendre conscience que le problème est psy et qu’il vaut mieux s’en occuper avec un psy.

Lucile : Anouch, tu parlais de ton expérience, est-ce que tu as eu l’occasion, quand tu étais petite, d’aller voir un psy ?

Anouch : Pas du tout, puisque dans la croyance des médecins qui me suivaient – et dans la croyance de beaucoup de médecins encore – c’est juste l’alimentation le problème, c’est juste « tu manges trop donc forcément si tu manges moins, tu vas maigrir ». Ce n’est pas vraiment le cas dans la réalité : il y a encore un gros problème, une grosse difficulté à prendre en compte que la grosseur est multi-factorielle. Elle ne vient pas que de l’alimentation, et si elle vient de l’alimentation, c’est parce qu’il y a quelque chose derrière cette alimentation hors-normes. Donc il faut aller chercher ailleurs, et ça ne se fait absolument pas chez les enfants. Ça se fait un peu plus chez les adultes quand on commence à en prendre conscience mais il faut déconstruire beaucoup de choses soi-même, ou tomber sur des praticiens qui sont un peu formés à la grosseur.

Solenn : Si je peux rajouter un point par rapport à ce que tu dis Anouch, et à ce que vous disiez avant, je me demande si c’est pas les parents surtout qui devraient aller voir un psy ? Puisqu’en l’occurrence, c’est souvent les parents qui mettent les enfants, et en particulier les très jeunes enfants au régime, c’est très souvent ça qui va conduire ensuite à des troubles du comportement alimentaire et à une prise de poids très importante. Alors qu’à la base peut-être que l’enfant allait être un peu plus gros que la moyenne mais c’est tout, ce n’était pas du tout un problème particulier. Donc finalement l’enfant n’a pas de problème émotionnel très important – il en a peut-être mais, j’allais dire, comme tout le monde – simplement, dans ces cas-là ça peut être un moyen de résoudre des petits problèmes du quotidien : des disputes, des bagarres, des difficultés à l’école ou dans la famille, etc. Ce ne sont pas forcément des difficultés importantes, mais le problème important va venir de la mise au régime et des troubles du comportement alimentaire que ça va engendrer. Donc c’est vrai que de temps en temps, c’est peut-être plutôt les parents qui devraient aller discuter avec un psy.

Public : oui, bravo ! [applaudissements]

Lucile : Alors on a commencé à parler aussi des hommes qui vieillissent un peu, qui commencent à se dire « tiens, je prends un petit peu de bide », mais je trouve que cette pression-là elle est chez les femmes tout au long de leur vie. Même à travers leur ménopause, le corps ne doit pas changer, alors qu’en théorie médicalement il change. Je trouve que chez les hommes ce n’est pas aussi stigmatisé que ça peut l’être chez les femmes.

Ariane : Je pense que c’est en train de changer chez les hommes de 35-40 ans, ou peut-être dans certains milieux socio-professionnels. Avant on acceptait le PDG qui avait du bide, bon vivant, etc., maintenant il faut beaucoup plus être en forme, “affûté” disent les hommes. Et à tout point de vue, au point de vue corporel aussi. Ça gagne les hommes des nouvelles générations, mais sinon les gens qui ont 50-60-65 ans, très souvent ils ne s’en soucient pas. Parce que comme on le disait, le corps de l’homme est beaucoup moins objectivé que celui de la femme, et c’est très souvent le médecin qui va mettre de la pression et qui va alerter sur des risques de santé, qui va faire que l’homme, éventuellement, va envisager de perdre du poids. Mais il y a des hommes qui sont très gros et ça ne leur pose aucun problème, ils considèrent qu’ils ont le droit d’être comme ça, qu’on leur foute la paix. C’est plus des raisons de santé qui peuvent intervenir et donc beaucoup plus tard. Ils ne vont pas être tracassés toute leur vie comme la plupart des femmes.

Lucile : Et puis il y a culturellement une tendresse pour le papy – on a parlé un temps aussi de « dad bod » qui était le bide de bière de l’homme quadragénaire – c’est des choses qui sont vues de façon assez sympathiques. On n’imagine pas une seule seconde une valorisation du « mom bod », qui existe pourtant.

Anouch : Oui, on parle de « bon vivant » quand on parle d’un homme gros. C’est « oh il est bon vivant, il a un bon coup de fourchette, il aime la vie ». Une femme grosse, « elle se laisse aller », elle « a pas de volonté », elle « devrait faire quelque chose »…

Lucile : Il y a beaucoup de Français aussi qui adorent Gérard Depardieu, aujourd’hui dans les films on met énormément en avant ces caractéristiques corporelles, sans que ça fasse ciller particulièrement. Personne ne se dit « Oh, il ne doit pas être en très bonne santé ».

Anouch : Il est perçu comme un bon vivant, donc…

Ariane : Oui, on va dire que c’est son tempérament, c’est quelqu’un d’excessif, mais ça ne va pas être connoté négativement alors qu’effectivement ce ne serait pas du tout pareil – je suis tout à fait d’accord – pour une femme.

Lucile : Est-ce que c’est quelque chose médicalement le fait qu’il y ai plus d’hommes qui viennent à ce moment-là de leur vie ? Pourquoi ? Pour des questions d’images socio-professionnelles principalement ? Dans une optique de jeunisme parce qu’il ne faudrait pas vieillir ?

Ariane : Il y a des hommes autour de 35-40 ans, souvent des hommes qui ont fait beaucoup de sport dans leur jeunesse qui sont un peu choqués de voir leur corps changer et être moins conforme à ce qu’ils aiment. Et il y a quand même aussi – ce que j’ai observé chez quelques hommes – une espèce d’image repoussoir du père, c’est-à-dire que le père est très gros et on ne veux surtout pas lui ressembler, et donc cela ça peux déclencher quelque chose. Sinon, les hommes qui sont très gros vont venir car c’est éventuellement leur femme qui va les envoyer, ou c’est le médecin, et ça ne marchera pas de toute façon car si la personne – homme ou femme – ne prends pas la décision elle-même, cela n’aura pas d’effet.

Lucile : Quand est-ce qu’on parle juste de la santé, plutôt que d’avoir un corps hyper performé qui doit ressembler à une image qu’on a de ce qu’on devrait être, homme ou femme d’ailleurs ? Quand est-ce qu’on se dit juste « je suis bien comme je suis, en bonne santé » ?

Anouch : Alors, le problème déjà c’est qu’on associe la grosseur à la mauvaise santé, ce qui n’est pas forcément le cas. On peut être gros et en mauvaise santé et avoir le droit de rester gros et en mauvaise santé. [applaudissements] Oui, vraiment. On ne parle jamais aussi dans ces cas-là de grossophobie médicale, qui empêche beaucoup les personnes grosses – surtout les femmes grosses – d’aller se faire soigner correctement, parce que quand une femme grosse va chez un médecin, la plupart du temps elle ressort avec une recommandation pour une chirurgie bariatrique.

Lucile : Je précise que ça concerne tous les médecins, pour tous les problèmes médicaux.

Anouch : Absolument, ça concerne les dentistes, les kinés, les ophtalmos… J’ai eu, personnellement, une recommandation d’un ophtalmo pour une chirurgie bariatrique, c’était merveilleux. C’est complètement ridicule en fait. Et forcément, les femmes grosses vont moins consulter, au bout d’un moment, puisque tout est à cause de leur poids. Donc, à quoi ça sert d’aller consulter un médecin ? Les hommes gros peuvent aussi avoir des recommandations déplacées de chirurgie mais comme on le disait, à un poids beaucoup plus élevé. Sur le spectre de la grosseur ils sont vraiment plus loin que pour une femme. Il faut absolument dés-associer l’idée de bonne santé et minceur.

Lucile : Mais il y a encore du chemin à faire là-dessus.

Anouch : Énormément, mais vraiment énormément.

Lucile : Et puis pour le coup à tous les âges de la vie.

Anouch : Oui, absolument, de l’enfance jusqu’à la vieillesse, on perçoit forcément quelqu’un de gros comme en mauvaise santé, et s’il est en mauvaise santé – que ce soit à cause de son poids ou pas – ce sera toujours à cause de la personne grosse, « elle n’a qu’à faire un effort, ça va ».

Lucile : Oui parce qu’il y a ça mais il y a aussi les clichés qu’on peut véhiculer sur le caractère, en l’occurrence, que c’est des personnes qui ne se bougent pas assez, qui ne font pas assez de sport, qui ne sont pas motivées.

Anouch : Tout à fait, il y a les biais grossophobes extrêmement ancrés dans la société, qui voient les personnes grosses comme des personnes feignantes, incapables de se bouger, incapables de se prendre en main, qui ne peuvent pas prendre de décision pour elles-mêmes ou si elles en prennent c’est forcément des mauvaises décisions. Il faut changer tout ça.

Lucile : Ces clichés grossophobes, entre hommes et femmes, il y a une différence Solenn ?

Solenn : C’est compliqué de dire s’il y a vraiment une différence parce que c’est des clichés qu’on retrouve un peu partout dans les médias, dans les films, chez le médecin, dans la rue, etc. Ce qu’on disait tout à l’heure sur l’homme qui va jouer le côté viril, costaud, on le voit pas mal dans les films où on va avoir un personnage qui va être très costaud, très corpulent, mais qui va amener sa force physique avec lui, et qui va du coup avoir une perspective plus positive de la grosseur. Ou le bon vivant, qui va quand même être plus souvent associé aux hommes : ça va être le personnage joyeux qui aime bien manger, etc. Maintenant, c’est vrai que le fainéant, la fainéantise, la paresse, etc. sont quand même associées aux deux, en tout cas dans les médias on retrouve souvent cette caractéristique-là. Il y a aussi l’association de la grosseur avec le fait de manger tout le temps. C’est quelque chose qui m’avait pas mal marqué quand j’avais regardé des films et ses personnages : très souvent quand il y a un personnage gros et en particulier quand c’est un enfant (mais pas que), il est toujours associé à la bouffe, à la malbouffe, au fait de manger. Alors « le gourmand » ça peut être quelque chose de positif, c’est pas forcément une image négative mais dans ce cas c’est souvent une image assez négative. Il y avait cependant peu de différence de genre, en tout cas sur cette question la.

Ariane : Mais c’est important cette question de l’image de la personne grosse qui doit être une goinfre qui mange tout le temps, parce que cela a créé le fait que la personne grosse va très souvent être dans un contrôle très important quand elle est avec les autres. Elle se dit « on croit que je mange beaucoup alors je vais montrer que je suis très raisonnable » donc elle va manger peu, elle va choisir des choses pas très caloriques. Sauf que ce contrôle va souvent entraîner le fait que quand elle rentre chez elle, elle va se lâcher parce qu’elle s’est trop contrainte. Parce qu’elle essaye d’aller contre l’image qui est véhiculée par la grosseur.

Lucile : Et on en sort de la spirale du régime ?

Ariane : C’est mon travail (rires). Juste une petite chose sur la santé – c’est très important de distinguer le poids et la santé : il y a un peu plus de risques de santé chez les hommes puisque les hommes vont accumuler beaucoup plus de graisses au niveau abdominal, et cela représente un plus grand risque de santé que d’avoir des grosses cuisses ou des grosses fesses. Les femmes sont – au niveau cardio-vasculaire – beaucoup plus protégées que les hommes. Et justement on sort de la spirale du régime – moi j’essaye de faire sortir les gens le plus tôt possible – mais des fois les femmes sont résignées. Ce qui va les faire consulter c’est de commencer à avoir des problèmes au niveau des articulations ou de la mobilité, qui vont faire qu’elle se dit « il faut faire quelque chose pour perdre du poids » mais sans régime. C’est ça qui est triste – moi je fais ce que je peux, j’ai des collègues qui font ce qu’ils peuvent – la culture des régimes est tellement importante. C’est vraiment le carrefour du patriarcat et du capitalisme, c’est-à-dire fragiliser les femmes, puis leur vendre tout un tas de choses pour les faire mincir : il y a tout le temps des poudres de perlimpinpin, des coachs, des méthodes minceurs, etc. Il y a énormément de pression, et la voix alternative qui est de dire « si on le décide, si on en a envie, on peut perdre du poids pour se sentir mieux sans faire de régime », cette voix-là que moi je défends elle est encore trop peu connue et trop minoritaire. Mais bien sûr, il y a des personnes qui peuvent décider consciemment de faire de la chirurgie bariatrique si elles ont beaucoup de poids en trop, puis il y a des personnes qui perdent 15, 20, 30, 40 kilos tranquillement, dans le temps, en travaillant éventuellement avec un psy, en travaillant le coté émotionnel, la réécoute de ses sensations, la non-privation donc ne pas avoir de craquage… C’est tout un travail global, mais sans faire de régime.

Lucile : J’y ai pas pensé, là ça vient de me sauter au visage mais c’est vrai qu’il existe beaucoup moins de crèmes amincissantes de nuit pour les hommes [rires]. Alors que je peux en citer je pense au moins 20 là, de tête.

Anouch : C’est bien de le rappeler : la lutte anti-grossophobie c’est une lutte anti-capitaliste et féministe, très clairement [applaudissements]. On vends aux femmes beaucoup beaucoup beaucoup de solutions miracles que ne marchent pas ou qui vont marcher très peu sur un court temps, pour leur revendre derrière encore plus de choses.

[36’24]

Lucile : Qui participe à une forme de taxe rose : des produits qui sont inventés complètement pour des besoins invisibles pour les femmes.

Ariane : D’ailleurs on rejoint ce qu’on disait tout à l’heure sur le muscle et la force : il y a des tas de yaourts minceurs, yaourts light, 0 %, etc. et les hommes n’achetaient pas ça. Donc on a créé les yaourts hyper-protéinés pour les hommes, avec des packagings noirs ou marron… pour essayer de vendre des yaourts aux hommes.

Anouch : Des yaourts de guerre ! C’est pour faire la guerre !

Solenn : Pour continuer sur ce thème, on parlait tout à l’heure de la question du genre des aliments et c’est vrai qu’on rejoint cette question-là en faisant un packaging qui correspond, et je trouve qu’on voit aussi cette question avec la viande en particulier. Ça me fait penser aux publicités pour vendre de la viande, du beefsteak : ça va être « l’homme viril qui mange de la viande bien saignante ». Ce sont des associations guerrières qui sont mises en avant. C’est intéressant parce que la viande est l’aliment genré par excellence qui est extrêmement vieux, et qu’on retrouve historiquement depuis très longtemps. Les femmes vont être associées à la salade, en tout cas aux légumes, etc. et les hommes à la viande.

Anouch : J’adore être associée à une salade. C’est… (rires) une passion pour moi.

Ariane : Il y a ce qu’on appelle la « pensée magique » : si je mange de la viande je vais être fort. Il me semble quand même que les choses sont en train de changer : l’alimentation reste très genrée mais en ce moment il y a un mouvement très important pour manger moins de viande, et ça concerne aussi les hommes. Et moi aussi j’ai des stéréotypes dans la tête, c’est-à-dire que moi aussi j’imagine que les hommes mangent plus de viande. Je me rappelle d’un monsieur qui était venu me voir, qui devait avoir 55-60 ans, conducteur SNCF, un mec très simple un peu costaud. Je pensais qu’il venait me voir pour perdre du poids et pas du tout, en fait il était végétarien et il voulait devenir vegan. Il y a quand même ce mouvement de préoccupation du bien-être animal, de manger moins de viande pour des raisons liées à cela ou à l’écologie. Je pense que cela impacte aussi beaucoup les hommes, sachant qu’il y a aussi beaucoup d’hommes (je ne saurais pas chiffrer) qui sont justement dans la résistance vis-à-vis de ça, qui sont plutôt « je vais manger encore plus de viande et je vous emmerde ! ».

Lucile : Oui pour poser leur virilité… J’allais dire, si le patriarcat perdure et qu’on dit qu’il faut manger moins de viande, ils vont trouver un autre truc très viril à manger, enfin je veux dire… s’ils peuvent plus manger de bœuf, ils vont s’attaquer à autre chose.

Anouch : Oui et puis on demande beaucoup aux femmes de ne pas prendre de place ou de prendre le moins de place possible. Une manière de lutter contre tout ça c’est de se rendre compte qu’on a le droit de manger, on a le droit de se nourrir de viande si on a envie, ou pas, ou de raclette, ou de n’importe quoi. On a le droit de se nourrir et de vivre et de prendre de la place.

Lucile : Je pense à une question que j’avais envie de te poser tout à l’heure, après ces applaudissements mérités [applaudissements]. Je parlais de spirale du régime et de comment s’en sortir, tu disais que tu y étais entrée quand tu étais toute petite. Où est-ce que tu en es, comment tu as réussi à changer ça ?

Anouch : Personnellement j’ai arrêté il y a très longtemps, j’ai été au régime continuellement de mes 5 ans à mes 17 ans. Ça a fait beaucoup de dégâts, ça a fait la personne grosse que je suis aujourd’hui. Parce que j’ai perdu beaucoup de poids, et j’en ai repris beaucoup aussi. Ça a laissé des traces qui sont très compliquées à effacer avec ma relation avec la nourriture, très clairement. En revanche, j’ai fait la paix avec cette idée de… en fait j’ai pas besoin de maigrir pour être une personne qui a le droit de vivre. J’ai besoin de me nourrir pour faire des choses, j’ai besoin de me nourrir pour lire, pour écrire. Donc je me nourris. Je prends du poids, je prends du poids. Je perds du poids, je perds du poids. On s’en fout en fait. [applaudissements] Merci, merci. Il faut arriver à avoir (au maximum) une relation neutre avec son corps.

Lucile : Et c’est déjà très difficile et une sacrée aventure d’en arriver là, j’imagine que ça change aussi ta relation avec ta famille ? Parce que du coup tout le monde est impliqué ?

Anouch : Oui et non, je viens d’une famille de personnes grosses, on est tous gros. Donc je crois qu’ils avaient aussi besoin de voir qu’on peut vivre sans faire des régimes. Que c’est aussi une manière de vivre, donc ça se passe plutôt bien.

Ariane : D’ailleurs je rejoins ça, il y a des personnes qui viennent me voir et qui parfois ont peur de perdre du poids. Il y a différentes raisons qui peuvent faire qu’on a peur de perdre du poids, mais elles ont peur d’un problème de loyauté vis-à-vis de la famille. C’est-à-dire « toute ma famille est grosse, si moi je maigris, qu’est-ce qu’il se passe dans ma relation avec ma famille ? » donc c’est pas toujours simple. Il y a une autre chose, on parlait du patriarcat : le poids est une protection aussi, c’est à dire quand on est une femme séduisante et qu’on est très embêtée, prendre du poids est aussi une façon se protéger.

Lucile : On revient aussi dans cette histoire d’accompagnement psy pour les parents qui nécessite vraiment une vision globale de la famille, de tout le monde qui s’implique. Plutôt que de juste mettre l’enfant dans un cadre où il se retrouve avec lui-même et des praticiens qui vont être possiblement violents avec lui ou elle. La famille entière doit s’impliquer.

Ariane : Moi je ne reçois jamais un enfant sans l’un des parents, après si c’est un enfant qui commence à avoir 10-12 ans qui vient avec ses parents, je demande à un moment donné s’il veut dire des choses sans les parents (pour que les parents sortent éventuellement). Évidemment, il est absolument fondamental que les parents soient là et que les parents entendent – il ne s’agit pas de les faire culpabiliser et de les rendre responsables – ce qu’il y a à entendre par rapport à la situation.

Lucile : Et puis le but c’est aussi du mieux-être, des améliorations, donc ça peut être des choses difficiles à entendre mais c’est positif dans le principe.

Ariane : Bien sûr.

Lucile : Je voulais clôturer ce tour de parole en donnant toutes nos idées d’améliorations, surtout sur la question du genre, de l’alimentation, de la grossophobie de la société en général. Un point de vue militant, personnel, politique… Solenn, si tu veux commencer. Comment on peut changer les choses, améliorer les choses, c’est quoi ta vision ?

Solenn : Déjà je pense qu’il faut vraiment lutter contre la grossophobie et contre les discriminations de manière générale. Ça me parait essentiel, car c’est ça qui fait que les personnes se sentent mal et donc qui déstructure leur rapport à l’alimentation. Cette lutte contre les discriminations doit aussi cibler particulièrement la question du genre. Il y a plein d’autres problématiques qui sont aussi très importantes dont on n’a pas forcément parlé : la question sociale par exemple. Je pense que ça c’est déjà le premier truc, après je dirai aussi informer les gens. Leur montrer que la question de l’obésité, la grosseur, est beaucoup plus compliquée qu’ils ne l’imaginent. Ça participe bien à la question de la lutte contre les discriminations : expliquer aux gens ce qu’il en est et informer les gens sur leurs droits, leur droit de lutter, de réagir s’ils sont victimes de discrimination – tout cela est très important.

Il y a aussi montrer la diversité corporelle, dans les médias, les films, les réseaux sociaux, mais en dissociant la corpulence de la personne de ce qu’elle est. Le problème c’est que très souvent les personnes grosses vont être présentées soit négativement, soit positivement, mais toujours avec un lien avec leur grosseur. Alors que cela devrait être une personne comme les autres : qu’elle soit grosse ou non on s’en fiche. Le personnage joue le méchant, le gentil, ça ne devrait pas être un trait de caractère d’être gros, et ça l’est trop souvent. Ça rajoute un petit peu sur la question du caractère.

Puis peut-être un dernier point sur la question de la prise en charge de manière générale, on parlait de grossophobie médicale tout à l’heure : il y a un vrai problème actuellement sur la question de la prise en charge. À la fois pour ne pas associer la question de l’obésité directement à la question de la santé, mais aussi pour aider les personnes grosses qui souhaitent se faire soigner lorsque ça n’est pas lié à leur grosseur, qu’elles puissent se faire soigner sans être discriminées. Et celles pour qui c’est lié à leur grosseur puissent aussi se faire soigner sans être discriminées. On a un tout petit peu parlé de la chirurgie bariatrique mais c’est important aussi de signaler cela : si certaines personnes ont besoin de faire de la chirurgie, il faut améliorer la prise en charge et améliorer la question de la chirurgie de manière générale. Pour le moment ça reste encore problématique sur plein d’aspects. Et aussi prendre en charge plus généralement et pas seulement d’un point de vue médical. Cela rejoint peut-être ce qu’on disait sur la question psy. Je pense qu’il n’y a pas que la question psy, il y a les questions socio-économiques, etc. Il faut savoir que, juste un petit exemple, sur la question de la chirurgie bariatrique : beaucoup de personnes qui ont fait une chirurgie bariatrique ont des problèmes de santé ensuite parce que financièrement elles n’ont pas les moyens de payer les vitamines qui vont, etc. Donc là on est au croisement des questions de capitalisme, c’est quand même incroyable. Améliorer la prise en charge au sens large. Après il y a plein de choses, hein, mais… (rires)

Lucile : Anouch ?

Anouch : Oui, je suis assez d’accord avec ce qu’a dit Solenn, il faut améliorer la prise en charge. Il faut aussi complètement dissocier la grosseur de la moralité, parce qu’on met beaucoup de mauvaise morale derrière la grosseur. Il faut changer plein de choses dans notre système (rires) : la grossophobie médicale évidemment, les problèmes d’accès, les problèmes d’accès au travail aussi, un million de choses dont on a pas eu le temps de parler aujourd’hui. Il faut aussi je pense travailler sur… on a pas besoin de maigrir pour avoir de la valeur et pour avoir le droit de vivre. Il faut s’en rappeler tous les jours et travailler vraiment là-dessus, il faut essayer de lutter au maximum contre la grossophobie. Faites le en venant adhérer à Gras Politique, ça nous fait plaisir ! Venez nous aider. Et puis, vraiment, vivez pour vous.

Lucile : Merci Anouch. Et puis, on arrête les régimes, enfin.

Ariane : Oui, je pense que beaucoup de choses ont été dites. Il ne faut pas arrêter les régimes, il faut lutter contre la culture des régimes. Il faut vraiment dénoncer ça, montrer tout le mal que ça fait, montrer que ce n’est vraiment pas une solution et que c’est très nuisible. Je rejoins ce que disait Solenn, c’est très important de montrer la diversité : on ne voit pas des corps différents, nulle part. Il y a un travail de la philosophe Camille Froidevaux-Metterie sur les seins. Elle a fait un livre sur les seins et c’est incroyable, elle montre plein de photos de seins. Jamais on ne voit des photos de tous les seins. Donc on grandit en tant que petite fille, ado, en se disant « j’ai des seins pas normaux », puisqu’on ne voit que les seins des mannequins ou des filles des pubs. Il faut faire la même chose pour les corps, voir des corps de toutes sortes, des corps gros, des corps minces, des grands, des maigres, des carrés, des ronds, voir tout ça et qu’on se dise que c’est normal que les corps soient divers. Ça c’est un gros chantier. Et puis par rapport à ce que disait Anouch, même si on vit bien avec son corps, on vit dans un monde hostile, donc il y a beaucoup à faire pour que les sièges soient suffisamment grands, dans les trains, les avions, les restaurants, les théâtres… que le monde médical, que tout soit adapté aux personnes, quelle que soit leur morphologie. Même si on fait un travail sur soi, le monde n’est pas adapté.

[applaudissements]

Solenn : Je rajoute mon grain de sel sur les conseils, moi je conseille tout le temps aux gens de s’intéresser aux autres, juste. Donc écoutez des podcasts, lisez des livres, allez vous renseigner dans les assos comme Gras Politique. Pour juste apprendre de l’autre, qu’on soit concerné ou pas, finalement ça concerne tout le monde. En l’occurrence on est toujours à deux doigts de dire une connerie grossophobe donc c’est toujours intéressant d’être plus intelligent, de devenir plus intelligent en s’intéressant à l’autre.

Anouch : Complètement. La lutte contre la grossophobie c’est une lutte qui libère toutes les femmes, soyons très claires. Donc venez.

[applaudissements]

Lucile : Merci Ariane Grumbach, diététicienne anti-régime défendant la diversité des corps et on l’a beaucoup dit ce soir. Merci Solenn Caroff, maître de conférence Université la sorbonne et autrice de Grossophobie, sociologie d’une discrimination invisible et merci Anouch, membre historique de Gras Politique. [applaudissements] Merci au Très Gros Festival de nous avoir accueillies et à très vite pour de nouveaux épisodes, très très vite même. Merci à l’équipe de Slate Podcasts et à Victor Benhamou pour la réalisation live.

[applaudissements]

Les stigmatisations liées au poids des personnes enceintes augmente le risque de diabète gestationnel

Il y a quelques temps, des membres de Gras Politique sont tombé·e·s sur cet article médical, en anglais, et ont décidé d’en faire un résumé en français afin de diffuser les résultats de l’étude.

L’étude a été menée par Taniya S. Nagpal, A. Janet Tomiyama et Angela C. Incollingo Rodriguez, et est disponible en suivant ce lien : bit.ly/StigmatisationDiabeteGestationnel

De précédentes études (2015 et 2017) menées sur des femmes non enceintes montrent que la stigmatisation de leur poids augmente le risque de comorbidités liées au poids et de syndrome métabolique.

Dans cet article paru en juillet 2021, il est décrit une étude menée sur 358 femmes en post-partum (ayant accouché il y a 1 an ou moins) concluant de manière assez claire que le risque de diabète gestationnel est lié de manière significative, non pas à l’IMC des patientes, mais à la sensation de stigmatisation de leur corps et de leur poids pendant leur grossesse.

Cet échantillon de femmes a dû, entre autres, répondre à ces questions : « depuis que vous êtes tombée enceinte, avez-vous été traitée différemment à cause de votre poids ? Avez-vous été mise mal à l’aise à cause de quelque chose ou de quelqu’un par rapport à votre poids ? », puis indiquer la source de leurs informations.

Intéressant, car selon elles, la source la plus récurrente de cette stigmatisation viendrait des médias (c’est une étude américaine) et cela plusieurs fois par semaine. Ce problème ne se limite pas aux personnes dites en surpoids, mais indifféremment de leur IMC.

L’association entre l’IMC d’avant grossesse et le diabète gestationnel a été régulièrement démontré. Mais de manière très intéressante, cette récente étude démontre à son tour qu’un important ressenti négatif et stigmatisant vis-à-vis de son propre poids est associé de manière bien plus significative à un risque de développement de diabète gestationnel. Visiblement, les résultats démontrent que cette association émotionnelle est bien plus importante qu’avec l’indice de masse corporel uniquement.

Cette découverte concorde avec le fait que la stigmatisation du diabète est souvent comparée à la stigmatisation de l’obésité. C’est-à-dire que la cause fondamentale de ces idées reçues et de la stigmatisation qui en résulte est la perception sociétale dominante selon laquelle ces pathologies découlent du choix d’un mode de vie malsain par un individu.

L’intersectionnalité de ces stigmates est une importante orientation future pour la recherche.